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Diderot

Entretien entre d'Alembert
et Diderot
(1769)

Entretien entre d'Alembert et Diderot. Le rêve de d'Alembert. Suite de l'entretien.
Garnier-Flammarion, 1965

(2/5)

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DIDEROT

Je fais donc de la chair ou de l'âme, comme dit ma fille, une matière activement sensible ; et si je ne résous pas le problème que vous m'avez proposé, du moins j'en approche beaucoup ; car vous m'avouerez qu'il y a bien plus loin d'un morceau de marbre à un être qui sent, que d'un être qui sent à un être qui pense.

D'ALEMBERT

J'en conviens. Avec tout cela l'être sensible n'est pas encore l'être pensant.

DIDEROT

Avant que de faire un pas en avant, permettez-moi de vous faire l'histoire d'un des plus grands géomètres de l'Europe. Qu'était-ce d'abord que cet être merveilleux ? Rien.


D'ALEMBERT

Comment rien ! On ne fait rien de rien.

DIDEROT

Vous prenez les mots trop à la lettre. Je veux dire qu'avant que sa mère, la belle et scélérate chanoinesse Tencin, eût atteint l'âge de puberté, avant que le militaire La Touche fût adolescent, les molécules qui devaient former les premiers rudiments de mon géomètre étaient éparses dans les jeunes et frêles machines de l'une et de l'autre, se filtrèrent avec la lymphe, circulèrent avec le sang, jusqu'à ce qu'enfin elles se rendissent dans les réservoirs destinés à leur coalition, les testicules de sa mère et de son père. Voilà ce germe rare formé ; le voilà, comme c'est l'opinion commune, amené par les trompes de Fallope dans la matrice ; le voilà attaché à la matrice par un long pédicule ; le voilà, s'accroissant successivement et s'avançant à l'état de fœtus ; voilà le moment de sa sortie de l'obscure prison arrivé ; ]e voilà né, exposé sur les degrés de Saint-Jean-le-Rond qui lui donna son nom ; tiré des Enfants-Trouvés ; attaché à la mamelle de la bonne vitrière, madame Rousseau ; allaité, devenu grand de corps et d'esprit, littérateur, mécanicien, géomètre. Comment cela s'est-il fait ? En mangeant et par d'autres opérations purement mécaniques. Voici en quatre mots la formule générale : Mangez, digérez, distillez in vasi licito, et fiat homo secundum artem. Et celui qui exposerait à l'Académie le progrès de la formation d'un homme ou d'un animal, n'emploierait que des agents matériels dont les effets successifs seraient un être inerte, un être sentant, un être pensant, un être résolvant le problème de la précession des équinoxes, un être sublime, un être merveilleux, un être vieillissant, dépérissant, mourant, dissous et rendu à la terre végétale.

D'ALEMBERT

Vous ne croyez donc pas aux germes préexistants ?

DIDEROT

Non.

D' ALEMBERT

Ah que vous me faites plaisir !

DIDEROT

Cela est contre l'expérience et la raison : contre l'expérience qui chercherait inutilement ces germes dans l'œuf et dans la plupart des animaux avant un certain âge ; contre la raison qui nous apprend que la divisibilité de la matière a un terme dans la nature, quoiqu'elle n'en ait aucun dans l'entendement, et qui répugne à concevoir un éléphant tout formé dans un atome et dans cet atome un autre éléphant tout formé, et ainsi de suite à l'infini.

D'ALEMBERT

Mais sans ces germes préexistants, la génération première des animaux ne se conçoit pas.

DIDEROT

Si la question de la priorité de l'œuf sur la poule ou de la poule sur l'œuf vous embarrasse, c'est que vous supposez que les animaux ont été originairement ce qu'ils sont à présent. Quelle folie ! On ne sait non plus ce qu'ils ont été qu'on ne sait ce qu'ils deviendront. Le vermisseau imperceptible qui s'agite dans la fange, s'achemine peut-être à l'état de grand animal ; l'animal énorme, qui nous épouvante par sa grandeur, s'achemine peut-être à l'état de vermisseau, est peut-être une production particulière et momentanée de cette planète.

D'ALEMBERT

Comment avez-vous dit cela ?

DIDEROT

Je vous disais... Mais cela va nous écarter de notre première discussion.

D'ALEMBERT

Qu'est-ce que cela fait ? Nous y reviendrons ou nous n'y reviendrons pas.

DIDEROT

Me permettriez-vous d'anticiper de quelques milliers d'années sur les temps ?

D'ALEMBERT

Pourquoi non ? Le temps n'est rien pour la nature.

DIDEROT

Vous consentez donc que j'éteigne notre soleil ?

D'ALEMBERT

D'autant plus volontiers que ce ne sera pas le premier qui se soit éteint.

DIDEROT

Le soleil éteint, qu'en arrivera-t-il? Les plantes périront, les animaux périront, et voilà la terre solitaire et muette. Rallumez cet astre, et à l'instant vous rétablissez la cause nécessaire d'une infinité de générations nouvelles, entre lesquelles je n'oserais assurer qu'à la suite des siècles nos plantes, nos animaux d'aujourd'hui se reproduiront ou ne se reproduiront pas.

D'ALEMBERT

Et pourquoi les mêmes éléments épars venant à se réunir, ne rendraient-ils pas les mêmes résultats ?

DIDEROT

C'est que tout tient dans la nature, et que celui qui suppose un nouveau phénomène ou ramène un instant passé, recrée un nouveau monde.

D'ALEMBERT

C'est ce qu'un penseur profond ne saurait nier. Mais pour en revenir à l'homme, puisque l'ordre général a voulu qu'il fût, rappelez-vous que c'est au passage d'être sentant à l'être pensant que vous m'avez laissé.

DIDEROT

Je m'en souviens.

D'ALEMBERT

Franchement vous m'obligeriez beaucoup de me tirer de là. Je suis un peu pressé de penser.


PhiloSophie

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