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[Dans cette lettre, Descartes définit le langage
comme l'expression de la pensée en le distinguant des comportements
non signifiants qui ne seraient que des réactions du corps.
Pour Descartes, la capacité de parler est un indice de la capacité
de penser. Ainsi, le fait que des êtres autres que moi-même sont
capables de parler comme moi me donne de bonnes raisons de croire qu'ils sont
des êtres pensants comme moi.
Descartes exclut des comportements signifiants (donc du langage au sens propre)
la communication animale. Cette position est à mettre en relation avec
la théorie cartésienne des animaux machines qui repose sur le
dualisme de l'âme et du corps.]
[AU MARQUIS DE NEWCASTLE]
[Egmond, 23 novembre 1646]
MONSEIGNEUR,
[Après les formules de politesse d'usage, Descartes donne d'abord au Marquis de Newcastle son avis sur certaines croyances de l'alchimie qu'il réfute, puis il aborde la question de la pensée des bêtes.]
Pour ce qui est de l'entendement
ou de la pensée que Montagne et quelques autres attribuent aux bêtes,
je ne puis être de leur avis. Ce n'est pas que je m'arrête à
ce qu'on dit, que les hommes ont un empire
absolu sur tous les autres animaux; car j'avoue qu'il y en a de plus forts
que nous, et crois qu'il y en peut aussi avoir qui aient des ruses naturelles,
capables de tromper les hommes les plus fins. Mais je considère qu'ils
ne nous imitent ou surpassent, qu'en celles de nos actions qui ne sont point
conduites par notre pensée; car il arrive souvent que nous marchons
et que nous mangeons, sans penser en aucune façon à ce que nous
faisons, et c'est tellement sans user de notre
raison que nous repoussons les choses qui nous nuisent, et parons les
coups que l'on nous porte, qu'encore que nous voulussions
expressément ne point mettre nos mains devant notre tête,
lorsqu'il arrive que nous tombons, nous ne pourrions nous en empêcher.
Je crois aussi que nous mangerions, comme les bêtes, sans l'avoir appris,
si nous n'avions aucune pensée; et l'on dit que ceux qui marchent en
dormant, passent quelquefois des rivières à nage, où
ils se noieraient étant éveillés. Pour les mouvements
de
nos passions bien qu'ils soient accompagnés en nous de pensée,
à cause que nous avons la faculté de penser, il est néanmoins
très évident qu'ils ne dépendent pas d'elle, parce qu'ils
se font souvent malgré nous, et que, par conséquent, ils peuvent
être dans les bêtes, et même plus violents qu'ils ne sont
dans les hommes, sans
qu'on puisse, pour cela, conclure qu'elles aient des pensées.
Enfin il n'y a aucune de nos actions extérieures, qui puisse assurer
ceux qui les examinent, que
notre corps n'est pas seulement une machine qui se remue de soi-même,
mais qu'il y a aussi en lui une âme qui a des pensées, excepté
les paroles, ou
autres signes faits à
propos des sujets qui se présentent, sans
se rapporter à aucune passion. Je dis les paroles ou autres signes,
parce que les muets se servent de signes en même façon que nous
de la voix; et que ces signes soient à propos, pour exclure
le parler des perroquets, sans exclure celui des fous, qui ne laisse pas d'être
à propos des sujets qui se présentent, bien qu'il ne suive pas
la raison; et j'ajoute que ces paroles ou signes ne se doivent rapporter à
aucune passion, pour exclure non seulement les cris de joie ou de tristesse,
et semblables, mais aussi tout ce qui peut être enseigné par
artifice aux animaux; car si on apprend à une pie à dire bonjour
à sa maîtresse lorsqu'elle la voit arriver, ce ne peut être
qu'en faisant que la prolation de cette parole devienne le
mouvement de quelqu'une de ses passions; à savoir, ce sera un mouvement
de l'espérance qu'elle a de manger, si l'on a toujours accoutumé
de lui donner quelque friandise lorsqu'elle l'a dit; et ainsi toutes les choses
qu'on fait faire aux chiens, aux chevaux et aux singes, ne sont que des mouvements
de leur crainte, de leur espérance, ou de leur joie, en sorte qu'ils
les peuvent faire sans aucune pensée. Or il est, ce me semble, fort
remarquable que la
parole, étant ainsi définie, ne convient qu'à l'homme
seul. Car, bien que Montagne et Charon aient dit qu'il y a plus de différence
d'homme à homme, que d'homme à bête, il ne s'est toutefois
jamais trouvé aucune bête si parfaite, qu'elle ait usé
de quelque signe, pour faire entendre à d'autres animaux quelque chose
qui n'eût point de rapport à ses passions; et il n'y a point
d'homme si imparfait, qu'il n'en use; en sorte que ceux qui sont sourds et
muets, inventent des signes particuliers, par
lesquels ils expriment leurs pensées. Ce qui me semble un très
fort argument pour prouver que ce qui fait que les bêtes ne parlent
point comme nous, est qu'elles n'ont aucune pensée, et non point que
les
organes leur manquent. Et on ne peut dire qu'elles parlent entre elles,
mais que nous ne les entendons pas; car, comme les chiens et quelques autres
animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs
pensées, s'ils en avaient.
Je sais bien que les bêtes font beaucoup de choses mieux que nous, mais
je ne m'en étonne pas car cela même sert à prouver qu'elles
agissent naturellement et par ressorts, ainsi qu'une horloge, laquelle montre
bien mieux l'heure qu'il est, que notre jugement ne nous l'enseigne. Et sans
doute que, lorsque les hirondelles viennent au printemps, elles agissent en
cela comme des horloges. Tout ce que font les mouches à miel est de
même nature, et l'ordre que tiennent les grues en volant et celui qu'observent
les singes en se battant, s'il est vrai qu'ils en observent quelqu'un, et
enfin l'instinct d'ensevelir leurs morts, n'est pas plus étrange que
celui des chiens et des chats, qui grattent la terre pour ensevelir leurs
excréments, bien qu'ils ne les ensevelissent presque jamais: ce qui
montre qu'ils ne le font que par instinct et sans y penser. On peut seulement
dire que, bien que les bêtes ne fassent aucune action qui nous assure
qu'elles pensent, toutefois, à cause que les organes de leurs corps
ne sont pas fort différents des nôtres, on peut conjecturer qu'il
y a quelque pensée jointe à ces organes, ainsi que nous expérimentons
en nous, bien que la leur soit beaucoup moins parfaite. A quoi je n'ai rien
à répondre, sinon que, si elles pensaient ainsi que nous, elles
auraient une âme immortelle aussi bien que nous, ce qui n'est pas vraisemblable,
à cause qu'il n'y a point de raison pour le croire de quelques animaux,
sans le croire de tous, et qu'il y en a plusieurs trop imparfaits pour pouvoir
croire cela d'eux, comme sont les huître, les éponges, etc. Mais
je crains de vous importuner par ces discours, et tout le désir que
j'ai est de vous témoigner que je suis,
Monseigneur,
De votre altesse,
Le très humble et très obéissant serviteur,DESCARTES
Lectures complémentaires
Descartes : Les animaux sont de simples machines.
Kant : Les animaux ne sont pas de simples machines.
Rousseau : Le langage naît des passions.
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Maryvonne Longeart
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Lettre au marquis
de Newcastle
23 novembre 1646