Les liens dans le texte permettent d'afficher des commentaires explicatifs au passage de la souris, ou d'accéder, en cliquant, à des documents complémentaires.

Saint Augustin

Confessions, L. XI
ch. X-12 à XX-26
(Env. 400 après J.-C.)

(3/4)

Confessions, Livre XI,
trad. Péronne et Ecalle remaniée par
P. Pellerin, Nathan, 1998.

Aide

1 | 2 | 3 | 4

 

XV. 18. Cependant nous parlons de la longueur, de la brièveté du temps, et nous n'appliquons cette mesure qu'au passé ou à l'avenir. Nous disons, par exemple, du temps passé, qu'il est long, lorsqu'il s'est écoulé cent ans ; ou qu'une chose ne se fera pas de longtemps, quand elle ne doit arriver que cent ans après. De même, nous disons pour le passé : " le temps est court ", lorsqu'il ne s'est écoulé que dix jours ; et pour l'avenir, " dans peu de temps ", quand il n'y a que dix jours à attendre. Mais comment peut-on appeler long ou court ce qui n'existe pas ? car le passé n'est plus, et l'avenir n'est pas encore. Ne disons donc pas du passé, " il est long ", mais, " il a été long " ; et disons de l'avenir, " il sera long ". Seigneur, ma lumière, ta vérité ne se rira-t-elle pas ici de l'homme ? Car quel temps passé a été long ? Est-ce quand il était déjà passé qu'il a été long, ou quand il était encore présent ? Il ne pouvait être long que lorsqu'il était susceptible de l'être. Mais une fois passé, il n'était déjà plus ; et s'il n'était plus il ne pouvait être long.

Ne disons donc pas : " Le temps passé a été long " ; car nous ne trouverons en lui rien qui ait été long, puisqu'il n'est plus depuis qu'il est passé. Disons au contraire : " Ce temps présent a été long " ; car il n'était long que pendant qu'il était présent. Il n'était pas encore passé pour cesser d'être, il était donc quelque chose qui pouvait être long. Mais depuis qu'il a passé, en cessant d'être, il a perdu la faculté d'être long.

19. Voyons donc, ô intelligence de l'homme, si le temps présent peut être long ; car tu es capable de concevoir et de mesurer son étendue ; que me répondras-tu ?

Cent années présentes sont-elles un long temps ? Vois d'abord si cent années peuvent être présentes ; si c'est la première qui s'écoule, elle est présente, mais les quatre-vingt-dix-neuf autres sont encore à venir, et par conséquent elles ne sont pas encore ; si c'est la seconde, déjà la première n'est plus, la seconde est présente, et les autres à venir. Et ainsi, quelle que soit l'année que nous prenions dans ce nombre centenaire, elle sera présente ; celles qui lui sont antérieures, seront passées, celle qui viennent après, seront à venir. Donc, cent années ne peuvent être présentes.

Mais examine du moins si l'année qui s'accomplit est présente. Est-ce le premier mois qui s'écoule ? les autres sont à venir; est-ce le second ? le premier est passé, et les autres ne sont pas encore. Ainsi donc l'année qui s'écoule ne peut être tout entière présent ; et si elle n'est pas présente, l'année n'est pas un temps présent ; car une année se compose de douze mois, dont chacun est successivement présent ; les autres sont passés ou futurs. Et encore le mois qui s'écoule n'est-il pas présent tout entier, mais un seul de ses jours ; si c'est le premier, les autres sont à venir, si c'est le dernier, les autres sont passés. Est-ce un jour intermédiaire ? Il est alors entre les jours passés et les jours à venir.

20. Voilà donc le temps présent, le seul, à notre avis, qu'on pût appeler long, le voilà réduit à peine à l'espace d'un jour. Mais ce jour lui-même, examinons-le. Non, ce seul jour même n'est pas tout entier présent. Car il se compose de vingt-quatre heures, douze de jour, douze de nuit ; la première regarde les autres comme à venir, la dernière suit les autres qui sont passées. Pour chacune des heures intermédiaires, celles qui la précèdent sont passées, celles qui la suivent sont à venir. Puis cette même heure se compose elle-même d'instants fugitifs. Tout ce qui s'est envolé est passé, tout ce qui en reste est à venir. Si l'on conçoit dans le temps un moment qui ne puisse être divisé en aucune autre partie, si petite qu'elle soit, c'est celui-là seul que nous pouvons appeler présent. Et cependant, il s'envole avec tant de rapidité de l'avenir dans le passé, qu'il ne peut avoir la plus petite étendue. Car, pour peu qu'il s'étendît, il se partagerait en passé et en futur. Le présent est donc sans étendue.

Où donc est le temps dont nous puissions dire qu'il est long ? Sera-ce l'avenir ? Nous ne pouvons dire qu'il est long, parce qu'il n'est pas encore ; mais nous disons, il sera long. Quand le sera-t-il donc ? Tant qu'il est encore à venir, il ne peut être long, puisqu'il est encore un pur néant. Si au contraire, nous disons qu'il le sera au moment où de futur il commencera d'être ce qu'il n'est pas encore, en devenant un être présent qui a la propriété d'être long, alors, comme précédemment, le présent nous criera que lui non plus ne saurait être long.

XVI. 21. Cependant, Seigneur, nous concevons les intervalles de temps, nous les comparons entre eux, et nous disons que les uns sont plus longs et les autres plus courts. Nous mesurons aussi combien ce temps est plus long ou plus court que celui-là, et nous répondons que l'un est double ou triple, et que l'autre est simple, ou que les deux sont égaux. Mais nous ne mesurons ainsi les temps que pendant qu'ils passent et que nous les sentons s'écouler, car les temps passés qui ne sont plus, les temps à venir qui ne sont pas encore, quel homme pourrait les mesurer ? Qui oserait dire qu'il peut mesurer ce qui n'est pas ? Ce n'est donc que pendant qu'il s'écoule que le temps peut se concevoir et se mesurer ; mais lorsqu'il est passé, cela est impossible, pour la raison qu'il n'est plus.


1 | 2 | 3 | 4

PhiloSophie

Fiche de lecture
Cours

 


Autres textes