La matière et l'esprit

 

Le corps du philosophe

Que peut l'esprit ?

Quelques thèmes de réflexion

Ce philosophe vous semble-t-il raisonnable ? Pourquoi ?

Mise en situation

Imaginez que vous soyez privé de votre corps. De quoi seriez-vous privé ?

Herman Melville
Mardi
(1968), trad. R. Celli, Gallimard, Folio, 1983, pp. 477-478

Le philosophe Grando avait un souverain mépris pour sa carcasse. Il lui cherchait souvent querelle et la couvrait d'injures: va-t-en au diable misérable corps, entrave, poison, boulet ! Tu m'empêches de prendre mon vol ; je me débrouillerais bien mieux sans toi. Va-t-en au diable, te dis-je, espèce de garde-manger, d'évier, d'égout! Ignoble corps ! Quelle chose infecte n'es-tu pas ? Et tu t'imagines, espèce de gueux, me faire la loi ? Donne un coup de pied à cet homme sans ma permission, si tu l'oses. Cette odeur est insupportable ? mais bouche-toi le nez si tu peux sans que je te l'ordonne. Avale cette igname... voilà, c'est fait. Porte-moi de l'autre côté de ce champ... Et nous voilà en route. Arrête... Et nous voilà au point mort. Bon, assez pour aujourd'hui. Et maintenant, drôle, couché à l'ombre, couché... et ne bouge plus ! Me voilà reposé ; un petit bout de promenade et de rêverie avant de rentrer à la maison. Debout, carcasse, en avant, marche... et la carcasse docilement se levait et marchait et le philosophe méditait. Il cherchait la quadrature du cercle... Mais, boum... il se cogne à une branche. Alors, quoi, imbécile, tu profites de mes rêveries, dis ? Mais je vais t'en donner ! S'armant d'une trique, il s'en donne sur les épaules à cœur joie. Un coup porta rudement sur l'épine dorsale et le philosophe s'évanouit. Il revint bientôt à lui... Adzooks tu plieras ou je te briserai ! Debout, debout, que je te fasse courir à la maison ! Mais, chose extraordinaire, ses jambes refusèrent de bouger ; toute sensation les avait quittées ; une énorme guêpe venant à piquer le pied du philosophe (pas le philosophe, car il ne la sentit pas), la jambe saute en l'air et toute seule se met à gesticuler. Assez, reste tranquille ! La jambe n'obéissait pas. Mes bras sont encore fidèles, pensa Grando; et avec leur aide il finit par maintenir la jambe rebelle. Mais ordres, volitions, persuasion, rien ne put décider son corps à le ramener chez lui. Le lieu où il gisait était solitaire et cinq jours plus tard on trouva le philosophe mort sous un arbre.

 


Maryvonne Longeart

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