L'histoire

Synthèse
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L'histoire a-t-elle un sens ?

L’homme moderne se caractérise par sa conscience historique, c’est-à-dire qu’il se représente tout ce qui l’entoure comme soumis au changement : qu’il s’agisse de la réalité matérielle (villes, paysages, objets, etc.) ou de la réalité spirituelle (idées, mœurs, institutions…). Il n’en a pas toujours été ainsi, et il n’en sera pas toujours ainsi.

Le sentiment de notre propre historicité peut nous donner le vertige lorsque nous arrivons à l’idée que tout ce qui nous définit pourrait être, au fond, contingent (c’est-à-dire non nécessaire, lié aux circonstances), et par conséquent absurde, sans justification, sans raison.

Contingent/Nécessaire

Spontanément, nous résistons à ce sentiment d’absurdité, parce que nous concevons généralement que l’humanité est en route vers quelque chose, que l’Histoire a un sens :

L’idée de progrès

Autrement dit, on résiste spontanément au sentiment d’absurdité parce qu’on conçoit l’Histoire comme un processus continu orienté vers le « mieux », parce qu’on la pense en termes de progrès.

NB: Au sens strict, une évolution n’implique pas nécessairement d’amélioration, contrairement à l’idée de progrès. Une évolution peut se faire dans le sens du meilleur ou du pire. Dire que « l’homme évolue », c'est vague ! Que veut-on dire au juste par là ? Que l’homme change ? Mais en quoi ? Change-t-il d’un coup, complètement ? Ou bien y a-t-il des choses en l’homme qui ne changent pas ? Et qu’est-ce qui le fait changer : les circonstances, lui-même ? Etc. En se posant ces questions, on fait de la philosophie.

On pourrait toutefois douter de la réalité de ce progrès. En effet, l’Histoire prend souvent des allures de spectacle tragique dans lequel règne une violence aveugle (pensez à la récurrence et à la gravité des guerres, des massacres). Les efforts de l’homme sont-ils vains ?

Par ailleurs, si nous avons bien le sentiment d’être les acteurs de notre histoire (individuelle ou collective), nous n’avons pas toujours l’impression d’en être les auteurs, d’en maîtriser le cours. Il arrive que « les événements nous dépassent », que l’Histoire nous échappe.

La notion de progrès convient-elle alors pour caractériser le cours de l’Histoire ? Le progrès peut-il se faire malgré nous ? Si oui, vers quoi l’Histoire progresse-t-elle ?

En réalité, l’idée de progrès est d’abord une image, une métaphore, que l’on applique à l’Histoire : progresser, c’est avancer ; c’est l’idée de se développer, de s’étendre.

L’idée que le cours de l’Histoire est un progrès semble s’imposer quand on considère le domaine de la connaissance, ou celui de la technique. (Essayez de trouver des exemples historiques de ce type de progrès)

Pascal, dans sa Préface sur le Traité du vide, essaie de justifier cette idée en avançant que l’homme, privé de connaissances initiales à la différence des autres animaux, n’a d’autre choix que de développer lui-même son propre savoir. Les animaux en effet disposent dès leur naissance d’un savoir tout constitué qui leur permet de vivre ; c’est ce qu’on appelle l’instinct. Ainsi, les abeilles savent déjà comment faire les alvéoles de leur ruche, et n’ont pas besoin de se reporter à des plans pour les construire !

Pascal parle, à propos des animaux, de « perfection bornée » : « perfection », car l’instinct de l’animal est complet, achevé et lui permet de faire ce qu’il a à faire pour survivre ; mais « bornée », parce l’instinct ne bénéficie pas de l’expérience, il est tout de suite tout ce qu’il est, et ne peut pas s’améliorer de manière durable.

En revanche, les hommes ne savent rien au départ, ils doivent tout apprendre et tout inventer. Ils en sont capables, car ils possèdent la raison ; de plus, ils peuvent conserver ce qu’ils apprennent, soit de manière individuelle grâce à leur mémoire, soit de manière collective et historique grâce aux livres, à l’enseignement, c’est-à-dire à la transmission culturelle, la mémoire collective.

L’homme « n’est produit que pour l’infinité », dit Pascal, car du point de vue de la connaissance, la nature le laisse inachevé, non fini. C’est à lui d’achever sa nature, en quelque sorte, et c’est ce qu’il fait dans l’histoire. Pas d’Histoire sans mémoire.

Ainsi, on peut selon Pascal comparer l’histoire de l’humanité à celle d’un homme unique qui apprendrait sans cesse. Cette conception assimile le progrès à un processus unique, continu, régulier, cumulatif.

Or cette idée de progrès suppose :

  1. Que les buts, les intérêts des hommes aient toujours été les mêmes et le soient toujours ; c’est supposer que les hommes d’hier avaient les mêmes intérêts que nous, mais aussi que ceux de demain partageront nos buts. Quelle certitude pouvons-nous en avoir ? L’Histoire a-t-elle une direction unique ?
  2. Qu'il y a un temps de développement continu, une continuité cumulative.

Par ailleurs, elle semble impliquer que ce qui vient avant dans l’Histoire est inférieur, et ce qui vient après est supérieur. Mais ce classement des sociétés ou des cultures n’est-il pas un peu simpliste ?

Claude Lévi-Strauss dénonce le caractère simplificateur de cette idée courante de progrès. Certes, l’humanité a fait des progrès éclatants depuis l’origine ; mais il est difficile de croire qu’ils sont ordonnés en une série régulière et continue.

On s’aperçoit par exemple, dans les sciences qui s’occupent de la préhistoire, que des civilisations (des techniques, des façons de vivre) que l’on croyait successives ont en fait été contemporaines. Par conséquent, alors qu’on voyait auparavant leurs relations selon un schéma historique simple de succession d’ « âges » (âge de la pierre taillée, puis de la pierre polie, puis cuivre, bronze, fer…), on admet aujourd’hui leur coexistence : dans certaines régions, le polissage de la pierre va de pair avec des industries de taille ; la poterie, qu’on croyait solidaire de la pierre polie, est associée à la taille de la pierre dans certaines régions du nord de l’Europe, etc.

Lévi-Strauss propose ainsi de substituer à l’image d’un progrès continu celle de mutations, de périodes d’ « histoire cumulative » (par opposition à des périodes d’histoire stationnaire), durant lesquelles les connaissances s’accroissent, notamment parce que des civilisations partagent les mêmes intérêts à un moment donné. Il est vrai que les sociétés occidentales ont cherché à développer les moyens d’assurer la transmission et l’accumulation de découvertes (écriture, livres, écoles…), et ont fait porter leurs efforts dans les domaines où cette accumulation prend tout son sens (science, technique, économie). Mais cette représentation de l’histoire convient-elle à l’ensemble de l’histoire humaine ? L’impression d’un temps de développement continu ne provient-elle pas de l’ignorance des autres civilisations, et de l’examen d’un segment assez court de l’histoire humaine ?

Nous devons donc nous méfier de l’idée de progrès, car elle ne fait peut-être que traduire notre point de vue sur l’Histoire : autrement dit, nous avons tendance à juger du progrès en prenant pour critère de ce progrès les intérêts qui sont actuellement les nôtres (= l’ethnocentrisme). Ainsi, la civilisation occidentale se caractérise par la conception de moyens mécaniques de plus en plus puissants ; l’expression du degré de développement correspondant pourrait par exemple être mesuré par la quantité d’énergie disponible par tête d’habitant (la société nord-américaine viendrait en tête du classement, puis l’Europe, les sociétés asiatiques, etc.). Mais si le critère d’évaluation du degré de progrès atteint par une société est par exemple la capacité à triompher de milieux géographiques hostiles, les sociétés qui seront en tête du classement seront probablement celles des Eskimos et des Bédouins.

L’histoire a-t-elle objectivement un sens ?

La question sous-jacente à tout cela est finalement : l’Histoire a-t-elle en elle-même un sens que l’on pourrait découvrir, ou le sens qu’on peut lui donner est-il toujours tributaire de notre point de vue ? Le progrès a-t-il ou non une réalité ? Et comment l’assurer ?

La question est donc de savoir si l’Histoire est un processus qui se dirige vers une fin objective, un état final qui soit à la fois le terme et le but, et qui donne sa signification au processus. Mais cela implique alors que le hasard ne joue aucun rôle dans le développement historique.

Bossuet par exemple (XVIIe, théologien et évêque, précepteur du Dauphin, fils de Louis XIV) soutient que c’est bien le cas, et propose un argument théologique : l’Histoire a effectivement un sens, bien qu’inaccessible à la compréhension limitée des hommes, parce que la volonté d’un Dieu tout-puissant et bon qui se trouve en dehors de l’Histoire s’accomplit dans l’Histoire, à travers les passions des hommes (c’est la Providence qui gouverne l’Histoire). Or nous ne comprenons pas toujours les raisons et les desseins de la Providence : si l’Histoire paraît absurde, c’est seulement parce que nous ignorons ces desseins, et non parce que l’Histoire est faite de hasards.

« Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main ; tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride, et par là remue tout le genre humain (…) C’est ainsi que Dieu règne sur tous les peuples. Ne parlons plus de hasard ni de fortune, ou parlons-en seulement comme d’un nom dont nous couvrons notre ignorance (…) C’est faute d’entendre le tout que nous trouvons du hasard ou de l’irrégularité dans les rencontres particulières ». Bossuet, Discours sur l’Histoire Universelle

L’idée de Bossuet est que, puisque Dieu est bon et qu’il gouverne les cœurs, nous pouvons être assurés que l’Histoire va dans le bon sens, bien que nous ne puissions pas connaître les plans de la Providence. Il justifie l’idée que l’Histoire a un sens en la rapportant à un auteur et à ses intentions. Cela étant, des difficultés majeures subsistent :

Si l’idée de Providence est contestable, nous ne pouvons peut-être pas vraiment nous passer de la croyance au progrès ; en effet, nous avons besoin pour agir, moralement ou politiquement, de l’espérance que notre action servira à quelque chose, dans un avenir plus ou moins proche.

Si l’on s’en tient à l’idée que l’homme est foncièrement mauvais, il n’y a rien à espérer. Le pessimisme conduit à l’inaction, à un point de vue cynique. Mais peut-on à ce point négliger le rôle des idéaux dans l’Histoire ? Les idées n’ont-elles aucune force ?

D’un autre côté, si l’on s’en tient à un point de vue naïf et que l’on refuse de voir les atrocités de l’Histoire, en se contentant d’affirmer des idéaux, notre action risque fort de se montrer inefficace, faute de tenir compte des conditions réelles, et notamment des passions humaines (ambition, pulsions violentes, appât du gain…).

Peut-on alors croire au progrès de l’humanité tout en ne se faisant aucune illusion sur la nature humaine ?

Selon Kant, c’est possible mais à deux conditions : avoir bien conscience que c’est un postulat, quelque chose que l’on présuppose et non que l’on constate ; montrer que ce postulat n’est pas impossible (bien qu’on ne puisse le prouver). Pour ce faire, il propose de quitter l’échelle microscopique (les actions des individus) pour raisonner à une échelle macroscopique (l’Histoire dans son ensemble), et voir s’il n’est pas possible de supposer une fin possible vers laquelle se dirigerait l’Histoire par le biais d'une finalité de la nature : la nature réaliserait malgré nous ce que nous échouons à faire advenir nous-même. Kant parle d'une "ruse de la nature" dans l'histoire.

Or selon Kant, on ne peut pas savoir ce que veut la nature, mais tout se passe comme si elle avait assigné à l’homme une certaine tâche, comme si elle l’avait produit à partir d’un projet secret : le progrès de la raison. Celle-ci ne lui a été donnée qu’en germe, et doit être cultivée, développée au fil d’un nombre indéfini de générations.

De plus, à l’intérieur de la société, l’homme semble voué à se rapprocher de ses semblables tout en s’y opposant. C’est ce que Kant appelle l’insociable sociabilité, ce qui le force à se développer malgré lui, sous l’effet de la concurrence et des passions.

Cette idée d’une ruse de la nature n’est qu’une Idée (au sens de Kant, c’est-à-dire un outil pour rassembler et comprendre des faits disparates, mais non pour les expliquer réellement).

Expliquer/Comprendre

Kant ne prétend pas connaître l’avenir. Le sens de l’histoire est une exigence morale : nous devons croire que la vie n’est pas insensée pour nous aider à agir en vue d’un progrès futur ; mais ce sens n’a rien d’une certitude, ni même d’une probabilité.

Selon Marx, philosophe et économiste allemand, XIXe., l’histoire est bien « l’activité des hommes qui poursuivent leurs objectifs » ; les théories politiques, religieuses, les traditions, les idées exercent une influence sur le cours des choses. Mais les idées elles-mêmes ne sont que le reflet d’une situation des forces matérielles, économiques, de production. D’après Marx, ce sont les rapports de production (et leurs crises successives, qui prennent la forme de lutte de classes sociales) qui constituent le moteur réel de l’Histoire et la dirige inéluctablement vers la société sans classes. "Ce n'est pas la conscience des hommes qui détermine leur existence, c'est au contraire leur existence sociale qui détermine leur conscience." Les conditions matérielle d'existence détermine les changement historiques.

N’y a-t-il pas un risque à affirmer le caractère inéluctable de la marche de l’Histoire ? Cela ne pourrait-il pas être invoqué pour justifier les pires atrocités, sous prétexte qu'elles iraient "dans le sens de l'histoire"?

A cette approche spéculative de l'Histoire, tournée vers le futur du devenir historique, ne devrait-on pas substituer plus modestement une réflexion méthodologique sur les pratiques d'une discipline qui prétend construire une connaissance objective du passé de l'humanité?

La connaissance historique



Rémi Clot-Goudard
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