énoncé

Pistes d'analyse

Thèse de l'auteur

Thème du texte : Les contradictions de l’amour

Thèse de Sartre : « Ce n’est pas le déterminisme passionnel que nous désirons chez autrui, dans l’amour, ni une liberté hors d’atteinte mais une liberté qui joue le déterminisme passionnel et qui se prend à son jeu. »

Plan de l’explication

Une possibilité est de suivre le structure de la démarche de Sartre

1. Dilemme. Double refus : Ni déterminisme, ni liberté

Déterminisme ou liberté ? Les deux branches de l’alternative aboutissent toutes les deux à un résultat inacceptable : la disparition de l’amour.

2. Contradiction: double exigence contradictoire : déterminisme et liberté

Déterminisme et liberté. On veut les deux, et pourtant les deux sont exclusifs l’un de l’autre (comme A et non A).

L’amour est donc irrationnel (illogique).

3. Résolution: dépassement de la contradiction par le jeu

=Thèse de Sartre. L’amour est un jeu de l’imagination.

Éléments pour une étude détaillée

Les distinctions conceptuelles importantes qui sont vos outils d’analyse :

Sujet / Objet :

Sujet

Objet

On aime Autrui c’est-à-dire un autre sujet, une autre conscience, un semblable, ce « Moi qui n’est pas Moi », une volonté qui n’est pas la mienne, une liberté qui s’oppose à la mienne.

= Une personne

On n’aime pas un simple objet, « chose parmi les choses » (Merleau-Ponty).On ne veut pas non plus être réduit à un simple objet.

Un objet est soumis au déterminisme naturel
(« mécanisme », « automatisme »)

Passion / Raison

Raison

Passion

La raison est active, volontaire, associée à la liberté.

La passion est passive, subie (« débordante »), associée au déterminisme.

Désir / Instinct :

Désir

Instinct

Préférence personnelle, culturelle.

Le désir amoureux suppose « le choix, les préférences, l'attachement personnel. » (Rousseau)

Le désir est contingent.

Simple attirance sexuelle générique, naturelle et impulsive.

« Un sexe est attiré vers l'autre, voilà le mouvement de la nature. » (Rousseau)

L’instinct est nécessaire.

Liberté / Déterminisme :

Liberté

Déterminisme

Capacité de s’autodéterminer par des raisons intérieures : non seulement choisir d’agir de telle ou telle façon, mais aussi choisir ses motifs d’action.

Il n’y a liberté que s’il y a choix entre plusieurs options dont aucune n’est déterminée à se produire nécessairement.

Enchaînements de causes et d’effets extérieurs qui entraînent de façon nécessaire une certaine conséquence.

Ce qui advient de façon déterminé n’aurait pas pu ne pas se produire.

Obligation / Nécessité

Obligation

Nécessité

L’obligation est un concept moral.

Est obligatoire ce qui apparaît comme un devoir, mais que l’on a le choix de faire ou de ne pas faire. Je ne suis obligé de faire que ce que je ne suis pas forcé d’accomplir.

Pas d’obligation sous la contrainte.

obligation/contrainte

La nécessité est liée au déterminisme.

Ce qui arrive nécessairement ne laisse aucune place au choix volontaire et ne peut pas être imputé au sujet qui le fait. Celui-ci ne peut donc pas en être tenu pour responsable.

Volonté / Désir:

Volonté

Désir

Autodétermination consciente et délibérée.

Liée au libre-arbitre, à l’obligation et à la responsabilité.

Impulsion éventuellement inconsciente que le sujet ne choisit pas. On ne peut pas décider de désirer.

L’amour, dit-on, ne se commande pas

Le concept de jeu

Le jeu est une activité libre, mais qui a ses règles.

On peut penser ici au mouvement Précieux qui a poussé le plus loin cette idée de « règle du jeu » amoureux.

Le jeu est aussi une activité qui procure du plaisir, et le plaisir du jeu est d’autant plus fort que l’on se « prend au jeu ». Se prendre au jeu, c’est oublier la frontière entre le réel et l’irréel. C’est la puissance de l’imagination créatrice.

Exemple : l’enfant qui joue à « Loup y es-tu ? ». Le danger est imaginaire, mais le frisson est bien réel, et c’est ce qui fait l’intérêt du jeu.

Synthèse sur l'analyse de Sartre

L’amour machinal que Sartre dénonce et récuse ici n’est pas l’amour-habitude, mais l’amour-passion qui serait assimilable à un pur désordre hormonal incontrôlable. Ce serait la passion telle que la décrit Goethe dans sa théorie des « affinités électives », attirance irrépressible comparable aux réactions chimiques. (Goethe, Les Affinités électives, Les Souffrances du jeune Werther)

L’engagement volontaire est l’expression suprême de la liberté : une volonté qui se détermine elle-même  non pas seulement à faire un choix particulier, mais dans l’orientation de ses choix futurs. (= Autonomie)

L’engagement limite les choix futurs. On pourrait croire alors qu’il limite la liberté. Mais l’engagement est lui-même un libre choix et si je ne choisis pas mes orientations, quelqu’un les choisira pour moi. Ne pas s’engager, c’est accepter d’être mineur au sens de Kant, c'est-à-dire renoncer à prendre ses responsabilités en laissant à autrui la tâche de penser et choisir à sa place. (Kant, Réponse à la question: "Qu'est-ce que les Lumières"?)

Cependant, l’amour, en tant que désir passionnel, est incompatible avec cette idée de choix raisonné. Aimer par obligation, ce n’est pas plus aimer qu’aimer par nécessité. D’où le refus de l’un comme de l’autre.

L’amant refuse donc à la fois le déterminisme et la liberté.

Mais il veut aussi l’un et l’autre. Or, ils sont incompatibles, d’où la contradiction.

Sartre reprend donc une thèse classique sur l’amour : l’amour est folie, irrationalité. Mais l’originalité de l’analyse de Sartre tient dans le concept de jeu introduit à la fin du texte qui permet de dépasser l’opposition entre raison et passion grâce au libre jeu de l’imagination.

Eléments de discussion

Si intéressante soit-elle, l’analyse que Sartre fait de la relation amoureuse dans ce texte est singulièrement égocentrique : il n’est question que des exigences de « celui qui veut être aimé ».

Si celui qui veut être aimé aime en retour, l’enchaînement réciproque des libertés cesse d’être un asservissement et chacun reçoit dans la relation autant que ce à quoi il a accepté de renoncer.

Cette perspective n’invalide pas l’analyse de Sartre, mais elle la complète.




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Maryvonne Longeart