La culture

Synthèse
La culture




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Nature et culture


« Les sociétés humaines présentent un phénomène nouveau, qui consiste en ce que certaines manières d’agir sont imposées ou du moins proposées du dehors à l’individu et se surajoutent à sa nature propre, tel est le caractère des institutions. » Durkheim

1. Notre nature : notre constitution biologique

L’être humain est un être biologique. Il appartient à une espèce naturelle. En tant que membre d’une espèce naturelle, l’être humain a des caractéristiques psychophysiologiques irréductibles :

Par « nature », on peut entendre toutes ces caractéristiques que nous possédons du simple fait de notre appartenance à une espèce déterminée. Elle serait à la fois innée et biologique.

Cependant, il ne faut pas oublier que le propre de tout organisme vivant est de se développer et que tout développement est le produit d’une interaction entre un état donné et un environnement. Notre nature serait donc non seulement ce qui nous est donné au départ, mais aussi ce qui est acquis au cours d’un développement considéré comme normal pour l’espèce.

Mais qu’est-ce qu’un développement normal pour un être humain ? L’enfant sauvage, Victor de l’Aveyron, est-il normal, par exemple ?

2. Notre nature : notre culture

Tous les actes, tous les événements, même les plus élémentaires et les plus « naturels » de l'être humain, comme naître, se nourrir, dormir, mourir... sont toujours accompagnés de rites, de cérémonies, de règles et de choix non biologiquement déterminés. Par exemple, il faut manger pour vivre : c’est un déterminisme biologique. Mais ce que l’on mange, la façon dont on le mange, l’horaire des repas etc. dépendent pour l’essentiel des habitudes et des traditions de la société à laquelle l’individu appartient.

C’est en ce sens qu’Émile Durkheim (théoricien français du XXe siècle, fondateur de la sociologie) dit que les institutions, comme faits de culture, se "surajoutent" à notre nature. Ainsi, il est de la nature humaine de développer des cultures. À l’hérédité biologique s’ajoute l’héritage social. Ce phénomène se retrouve d’ailleurs à des degrés divers chez d’autres animaux sociaux.

3. Critère du culturel et relativité des cultures

À la limite, tout est naturel. Rien de ce qui advient ne peut être radicalement contre-nature. Si tout est naturel, qu’est-ce que la culture ?

Pensez au sens premier, agricole du terme : la culture, comme activité, par opposition à la cueillette, consiste à produire, plutôt qu’à simplement trouver, ses moyens de subsistance. « On peut distinguer les hommes des animaux par la conscience, par la religion, par ce qu’on voudra. Ils commencent eux-mêmes à se distinguer des animaux dès qu’ils commencent à produire eux-mêmes leurs moyens d’existence. » (Karl Marx, L’Idéologie allemande)

La culture est d’abord cette appropriation de la nature par cette activité démiurgique qu’est le travail et sur la base de laquelle s’édifient les rapports sociaux et les représentations idéologiques.

La culture est donc l’instauration d’un ordre nouveau qui se superpose, ou plutôt, qui se mêle à l’ordre naturel et qui fait que les êtres humains, dans leur développement et dans leurs activités, ne sont jamais strictement limités par leur nature biologique, instaurant ainsi la distinction entre le naturel (ordre nécessaire) et le culturel (ordre conventionnel).

Il faut donc distinguer deux concepts :

  1. Le concept d’individu humain qui renvoie à un membre d’une espèce naturelle, biologiquement déterminé.
  2. Le concept de personne humaine qui renvoie à un être social, historiquement situé.

Les êtres humains étant à la fois individus humains et personnes humaines, ayant à la fois une nature et une culture, comment faire en eux la part des choses? Autrement dit, quel est le critère du naturel et du culturel, ce qui permet de les discriminer?

Pascal faisait déjà remarquer la difficulté qu’il y a à les distinguer. Ainsi, disait-il, « Les pères, , craignent que l’amour naturel des enfants pour eux ne s’efface. Quelle est donc cette nature sujette à s’effacer? Qu’est-ce que nature? Je crains que cette nature ne soit elle-même qu’une première coutume comme la coutume est une seconde nature.»

Pascal dans cette remarque a très bien vu trois points importants :

  1. Le naturel a un certain caractère d’immuabilité, de permanence.
  2. Le culturel (« la coutume ») est en quelque sorte naturel à l’homme. (L’homme est par nature un être de culture. (Pascal parle de « seconde nature »)
  3. À cause de l’importance du culturel et de la relative stabilité du naturel, on a tendance à décréter naturel ce qui n’est souvent qu’une valeur culturelle fondamentale pour une société donnée, et ce, pour assurer à cette valeur une certaine pérennité.

Un exemple célèbre de cet usage abusif du concept de nature pour justifier un ensemble de valeurs, est la notion de Droit naturel au XVIIIe siècle. Pour justifier l’idéal d’égalité contre un ordre féodal fondé sur la hiérarchie et les privilèges, l’égalité est décrétée droit « naturel » de l’individu. (Les Grecs au contraire considéraient les individus comme naturellement inégaux, justifiant ainsi par l'ordre naturel l’inégalité des conditions dans la cité.) Remarquons que ces mêmes théoriciens du Droit naturel décrétaient aussi la propriété privée comme un des droits naturels inaliénables, ce qui n'était pas sans poser des problèmes de compatibilité pratique entre les deux exigences. Rousseau faisait d'ailleurs de l'appropriation l'origine de l'inégalité et ne reconnaissait un droit limité à la propritété qu'à l'intérieur de la société fondée sur un contrat légitime. Loin d'être naturelle, la propriété privée se définit juridiquement comme "le droit de jouir et de disposer des choses de la manière la plus absolue, pourvu qu'on n'en fasse pas un usage prohibé par les lois ou les règlements." (Code Civil, art. 544)

Si tant est qu’il soit possible de distinguer, au moins en principe, le naturel du culturel en l'homme, Claude Lévi-Strauss dans Les Structures élémentaires de la parenté, propose le critère suivant:


Contingent/Nécessaire/Possible
Universel/Général/Particulier/singulier

4. L’être humain comme être culturel

L’être humain est dépourvu de toute adaptation spéciale instinctive. C’est ce que rappelle symboliquement le mythe de Prométhée et Epiméthée : Epiméthée est chargé par les Dieux de distribuer les dons aux animaux. Mais à la fin de la distribution, il ne reste aucun « don » naturel pour l’homme; pour corriger les effets de l'imprévoyance de son frère, Prométhée vole aux Dieux le feu et la technique qui permettront à l’homme de fabriquer des outils pour pallier son indigence. L’homme peut donc s’adapter virtuellement à toute situation. Konrad Lorenz dit de l'être humain qu'il est un "spécialiste de la non spécialisation". L'homme peut même dépasser son cadre spatio-temporel actuel en se représentant des situations et des interventions seulement possibles.

L’être humain conserve toute sa vie la souplesse et la curiosité caractéristiques des individus jeunes des autres espèces dites « supérieures ». Il a, selon la formule de Lorenz, une "aptitude à la juvénilité". La sclérose du comportement ne frappe les êtres humains que tardivement, et c’est une maladie (la sénilité). L’être humain garde théoriquement toute sa vie sa créativité

En l’absence de structures instinctives fixes, l’être humain perd la garantie de se développer humainement. Il a constitutionnellement une possibilité de se perdre. Rousseau remarquait déjà que seul l’être humain, parmi les animaux, avait cette possibilité "de devenir imbécile", c’est-à-dire de régresser plus bas que nature. C’est le problème des enfants sauvages ou séquestrés, qui, en l’absence de contact normal avec leurs semblables, perdent la capacité de développer leur potentiel humain. « L’homme en tant qu’homme, avant l’éducation, n’est qu’une simple éventualité, c’est-à-dire moins même qu’une espérance. » dit Jean Marc Itard.

La déficience des instincts est particulièrement sensible en ce qui concerne les relations entre congénères. La raison qui supplée à l’instinct instaure dans toute société trois constantes :

  1. L’exigence de la règle : Les normes varient d’une société à une autre, mais toute société possède des normes qui règlent le comportement réciproque des individus. C’est une façon de lutter contre l’arbitraire pur des rapport de force.
  2. Le voeu de réciprocité : Pour que le groupe fonctionne, il faut que ses membres puissent s’attendre à ce que chacun se conforme aux droits et aux devoirs qui lui reviennent conformément à son statut. Autrement dit, personne ne devrait pouvoir se soustraire à la règle commune. (Rousseau fait de la totale réciprocité dans l'abandon des prérogatives individuelles l'unique clause de son contrat social.)
  3. Le mouvement oblatif : Dans toute société, il se pratique des échanges de dons qui sont une façon de s’engager envers autrui et de lier autrui à soi. Exemple : le Potlatch chez les amérindiens de la Côte Ouest du Canada ou la Kula chez les mélanésiens.

5. Ethnocentrisme et relativité des cultures

Les cultures varient et elles évoluent. Mais rien ne permet de supposer que telle ou telle forme culturelle serait préférable à telle autre, et encore moins que les formes culturelles actuelles seraient le résultat d'un progrès de la civilisation. L'ethnocentrisme consiste à prendre sa propre culture comme référence et la décréter supérieure aux autres. Or, "le barbare, c'est celui qui croit à la barbarie" dit Lévi-Strauss, puisque le refus de reconnaissance de l'humanité étrangère est précisément un trait caractéristique des cultures dites "primitives".

Conclusion

« L’homme n’a pas de nature, il n’a qu’une histoire. » dit Jean-Paul Sartre. L’être humain comme être biologique n’est qu’un potentiel. Il n’y a pas de nature humaine préétablie qui pourrait se révéler à l’état pur chez l’être humain isolé de ses semblables. L’hypothétique « état de nature » des théoriciens du contrat social est une fiction. L’être humain qui ne s’élève pas à l’étage de la culture s’abaisse en dessous de sa condition. La culture se transmet par éducation et suppose la communication entre les individus (le langage).

Cependant, il n'y a pas une mais plusieurs cultures. Cette diversité culturelle est une richesse mais aussi un défi.


Maryvonne Longeart
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