Autrui

La deshumanisation de Robinson

Que va devenir Robinson dans son monde insulaire, sans autrui?

Quelques thèmes de réflexion

Pourquoi est-il impossible à Robinson de se sourire à lui-même ?

En quoi le sourire est-il un signe d'humanité?

Mise en situation

« J’ai accompli un geste maladroit ou vulgaire; tant que je me crois seul, ce geste colle à moi, je le vis simplement sans le juger. Mais voici que j’entends des pas : quelqu’un m’a vu! C’est alors que j’ai honte de mon geste et que je deviens objet pour moi-même parce que j’ai été objet pour quelqu’un qui m’a regardé. Autrui est le médiateur indispensable entre moi et moi-même : j’ai honte de moi tel que j’apparais à autrui. »
Sartre, L’Être et le néant.

Pouvez-vous retrouver une expérience personnelle analogue à celle-là, où vous vous êtes reconnu tel ou tel sous le regard d'autrui?


"Un choc formidable ébranla le navire"
Georges Lemoine
Illustration de , Vendredi ou la vie sauvage de Michel Tournier

 

Michel Tournier
Vendredi ou la vie sauvage, Gallimard, 1977, pp. 49-50

[La Virginie a fait naufrage et Robinson, seul rescapé, se retrouve sur une île déserte.

« Tous ceux qui m’ont connu me croient mort, tous sans exception. Ma propre conviction que j’existe a contre elle l’humanité. Quoi que je fasse, je n’empêcherai pas que, dans l’esprit de la totalité des hommes, il y a l’image du cadavre de Robinson. Cela suffit —non pas certes à me tuer— mais à me repousser aux confins de la vie, dans un lieu suspendu entre ciel et enfers, dans les limbes en somme... »
Michel Tournier, Vendredi ou les limbes du Pacifique ]

La vie suivait son cours, mais Robinsin éprouvait de plus en plus le besoin de mieux organiser son emploi du temps. Il avait peur de retomber dans la souille, et peut-être de devenir comme une bête. C'est très difficile de rester un homme quand personne n'est là pour vous y aiser! [...]

Robinson n'avait jamais été coquet et il n'aimait pas particulièrement se regarder dans les glaces. Pourtant cela ne lui était pas arrivé depuis si longtemps qu'il fut tout surpris un jour en sortant un miroir des coffres de La Virginie de revoir son propre visage. En somme il n'avait pas tellement changé, si ce n'est peut-être que sa barbe avait allongé et que de nombreuses rides nouvelles sillonnaient son visage. Ce qui l'inquiétait tout de même, c'était l'air sérieux qu'il avait, une sorte de tristesse qui ne le quittait jamais. Il essaya de sourire. Là, il éprouva comme un choc en s'appercevant qu'il n'y arrivait pas. Il avait beau se forcer, essayer à tout prix de plisser ses yeux et de relever les bords de sa bouche, impossible, il ne savait plus sourire. Il avait l'impression maintenant d'avoir une figure en bois, un masque immobile, figé dans une expression maussade. A force de réfléchir, il finit par comprendre ce qui lui arrivait. C'était parce qu'il était seul. Depuis trop longtemps il n'avait personne à qui sourire, et il ne savait plus; quand il voulait sourire, ses muscles ne lui obéissaient pas. Et il continuait à se regarder d'un air dur et sévère dans la glace, et son coeur se serrait de tristesse. Ainsi, il avait tout ce qu'il lui fallait sur cette ïle, de quoi boire et manger, une maison, un lit pour dormir, mais pour sourire, personne, et son visage en était comme glacé.


Maryvonne Longeart
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