L’idée de politique a-t-elle encore un sens ? Par Joël Figari

L’ idée de politique a-t-elle encore un sens ? « La Politique » évoque aujourd’hui tout un monde, celui du pouvoir de décider, de légiférer et d’agir avec efficacité sur les affaires sociales, économiques et culturelles concernant la collectivité. Généralement (cela est-il vrai de tout pays, à toute époque? ), les individus préfèrent rester à l’écart de ce monde et de ce « pouvoir », même quand celui-ci préférerait que, d’individus isolés, ils deviennent citoyens actifs.
Mais la mauvaise foi se laisse trop souvent deviner chez les « politiciens », qui appellent « citoyens actifs » ceux qu’ils considèrent en fait comme des sujets passifs (et parfois même, obéissants). Cette méprise de vocabulaire révèle un mépris des individus. Mais ceux-ci, restant fiers de leur individualité, n’ont pas encore perdu tout jugement. Si leur souveraineté n’est plus celle d’un citoyen – car on peut douter que les peuples soient souverains, même dans les pays se disant démocratiques – il leur reste cependant une souveraineté d’individus: celle de juger.
Aussi la politique est-elle passée au crible et jugée. Le mode d’action des politiciens est jugé dans sa procédure même : ces techniciens de la loi et de la décision, quels sont leurs moyens, leurs procédés, leurs buts ? La politique n’est plus conçue comme une simple idée (l’idéal monarchiste, libéral, socialiste, révolutionnaire, etc.), mais comme un acte qui comporte une procédure, une technique et des procédés – C’est la « politique politicienne » : cet apparent pléonasme exprime en fait, par le redoublement de l’adjectif, l’aspect technicien de la politique – le politicien « faisant de la politique ».
Les moyens et les buts de cette action étant souvent malhonnêtes ou de mauvaise foi, le qualificatif « politicien » devient facilement péjoratif De même, la notion de  » politique  » est alors conçue en mauvaise part, comme le domaine des actions malhonnêtes, des lois et décisions contraires à l’intérêt de la collectivité.
Paradoxalement, la politique se trouve ainsi opposée à la collectivité, alors que depuis Aristote (Politique, 1, 1), on la considérait justement comme l’expression même de l’intérêt commun de la cité (polis, ). Dès lors, il devient impossible également de considérer comme Aristote que tout homme est un « animal politique ». Aujourd’hui, on dirait plutôt, en effet, que certains hommes sont des animaux politiques, -traduisons : des bêtes assoiffées de pouvoir, car le mot politique a perdu sa noble connotation de « bien public ». Pour Aristote, ces personnes incapables de rechercher le bien commun seraient en fait dégradées en dessous même de l’humanité, et par cette chute elles sortiraient du domaine de la politique, qui est la vraie nature de l’homme (ibidem, 1, 2, 1253a).
Mais aujourd’hui, la dégradation n’est plus une chute hors du politique, elle est une chute dans le politique. Dans le domaine même de la vie collective, l’exercice du pouvoir politique se détourne de l’intérêt commun vers des intérêts privés, au détriment de la cité toute entière.
La loi est souvent le lieu où se manifeste le plus gravement ce détournement, qu’il s’agisse de la toi écrite ou de celle qui agit dans l’ombre. On rejoint ici Platon, qui évoquait des législateurs malhonnêtes, auxquels on assimilerait volontiers bon nombre de politiciens actuels : « Ce ne sont pas véritablement des lois, celles qui n’ont pas été instituées en vue de l’intérêt commun de la cité toute entière ; mais, quand elles l’ont été en vue de l’intérêt de quelques-uns, ces gens-là sont des factieux et non point des citoyens » (Les Lois, IV, 715 b).
Légiférer et agir en vue de la cité toute entière reste en effet une exigence pour la politique. C’est le but que tout politicien doit observer, s’il. ne veut pas être accusé d’une politique « politicienne », préoccupée des moyens de réussir d’une faction isolée (le parti politique, par exemple), au lieu d’être préoccupée du bien de la communauté.
Cette coupure entre les préoccupations du politicien et celles de la communauté fait virer les démocraties (pouvoir du peuple) à l’oligarchie (pouvoir d’une faction’ généralement aisée : ploutocratie), voire à la tyrannie (pouvoir arbitraire et violent’ pouvant être lié à une supériorité de force ou de moyens économiques). Elle fournit aux idéologies bonapartistes, fascistes et nazies le vieil argument de la coupure entre « peuple légal » et « peuple réel » : puisque la loi démocratique n’exprime plus la volonté réelle du peuple, supprimons la démocratie et rétablissons la monarchie, le fascisme, le nazisme ou le stalinisme – bref, toutes les formes de l’autorité ou du totalitarisme (cf. les écrits d’H. Arendt).
Parmi les totalitarismes institués par les factions oligarchiques généralement au pouvoir, il faut compter la dictature de l’économie.- l’Etat, comparé à une entreprise, est « géré » comme une entreprise, et licencie également ses sujets de toute souveraineté politique. Les richesses augmentent, mais l’inégalité de leur répartition est instituée, au profit de certains, et au détriment de la collectivité. Ce qui coupe la « politique politicienne » des peuples, c’est l’alliance des politiciens avec l’intérêt – économique – de factions particulières.
Contre cette faillite de la politique, et contre sa réduction à la défense d’intérêts économiques, que propose-t-on ? Rien. Nécessairement, puisque la notion même de politique est oubliée. Il restera à tirer les conséquences de « la loi du plus fort » qui tient lieu de bien public : cette situation est-elle tenable ?