La religion, un défi pour la raison ?

Par André Guigot

Présentation : Lors de la journée académique de formation à Nantes le 18/01/16, André Guigot est intervenu sur le thème de « La raison et la foi ». Cette ressource propose, en vidéoconférence, l’essentiel de son propos.

Introduction

1) Foi et raison

a – Critiquer la foi au nom des faits n’est pas vécu comme légitime, comme rejeter la religion au nom de la science.

b – L’apprentissage de la croyance. On croit souvent que la foi pourrait se passer de l’institution, et donc des injonctions pratiques du religieux inhérentes à cette religion. En réalité, la croyance ne se vit pas indépendamment des obligations et des interdits objectivement prescrits par la religion elle-même. Illustrations: la Halaka juive. Responsabilité et interdits dans le judaïsme. Le respect du dogme conditionne le fait de croire tout autant que le contraire, et ce de manière dialectique.

c- L’expérience mystique dépasse le langage. La « grâce » et le « coeur » (Pascal). Elle se situe a priori hors du champ de conceptualisation philosophique. Elle est pourtant en arrière-plan de la tentative théologique de l’éclairage double de la raison par la foi et de la foi par la raison. Deux illustrations: Le Guide des égarés (Maïmonide), héritage direct de la Bible juive et d’Aristote; La docte ignorance, le cardinal de Cuse et la « coïncidence des opposés ».

2) Foi et existence

a – Bonheur, espoir et espérance. L’espoir désigne la vie humaine, l’espérance est un terme désignant une visée hors de la condition humaine.

b – Croire et vouloir croire, est-ce la même chose? (la question du statut de la liberté dans la revendication à la légitimité de la croyance). Le problème de la revendication de la foi comme réponse à un « besoin ». La contradiction propre aux « raisons de croire ».

c – Quelques thèses en présence: la croyance religieuse comme « appel ». « don ». « révélation, illumination » transcendant la raison et le langage. La foi comme fondement sans fondement de tous les fondements. L’analogie entre l’amour et la foi. L’amour de Dieu. A la fois reçu de lui et en lui.

d – Les noms de Dieu. La question de la représentation du divin.

3) Foi et responsabilité

a – Comment le croyant vit et donne sens à la responsabilité. Le problème de l’origine du Mal.

b – L’exemple du mensonge. Une forme de « phénoménologie » avant la lettre de St Augustin.

c – La conversion

d – La possibilité du droit. Paradoxalement, c’est l’absence de droit dans le christianisme qui en fait naître l’exigence et l’autonomie. « Mon royaume n’est pas de ce monde… » (Evangiles). A l’opposé: présence d’un corpus juris dans le Coran. Les ayatolahs et la charia. Présence d’un système particulièrement riche d’obligations et d’interdits explicites dans la Torah.

II Les critiques des religions

1)      Les critiques en intériorité (du point de vue des croyants eux-mêmes).

a – La problématisation du langage du croyant à travers le fait de la « prière ». St Augustin. Les interrogations concernant le sens d’une « parole » adressée à Dieu.

b – La question de l’authenticité de la foi et sa contradiction avec l’institution de la croyance par la religion et son église. Pascal et surtout Kierkegaard.

Le refus de toute forme d’autorité institutionnelle peut englober celui de l’institution. Cf. Les critiques très sévères du pouvoir institutionnel de la religion par des penseurs et écrivains exprimant autrement leur foi . H.D Thoreau, E. Reclus. (retour à la nature, relation individuelle à la beauté naturelle et à ses mystères. Mysticisme anarchiste).

2)      Les critiques en extériorité. (idéologie, illusion, mauvaise foi).

a – La thèse de la religion comme « opium du peuple » (Marx). Les concepts clés du matérialisme dialectique conduisent à une critique des effets idéologiques et politiques de l’aliénation (critique héritée de Feuerbach. L’essence du christianisme).

b – L’analyse freudienne de l’illusion. La figure archétypale de « Dieu le Père ». La nécessité d’une libération de l’humanité à l’égard de l’infantilisation religieuse.

c – La croyance n’est pas seulement un fait, une donnée passive de l’esprit, mais une conduite relative à une intentionnalité particulière, d’où la possibilité de la concevoir philosophiquement comme une « réflexion complice », un cas particulier de l’inauthenticité et du « sérieux », voire de la mauvaise foi comme refus de la liberté distinct du mensonge (au sens sartrien thématisé dans L’Etre et le Néant, Vérité et Existence et les Cahiers pour une Morale ).

d – La radicalité critique de Nietzsche. (référence évoquée mais non développée ici).

III Les raisons d’une distinction entre foi et raison.

a – La philosophie doit assumer le fait qu’en essayant de comprendre la réalité de la religion, elle se trouve par moment confrntée à cette difficulté (énoncée par Foucault concernant le rapport raison/folie) d’avoir à comprendre son Autre, avec toutes les limites qu’implique l’exercice.

b – La liberté humaine comme corrélat de l’usage de la raison (Spinoza et sa critique de la superstition). Enjeu: montrer que les concepts de raison et de liberté s’auto-déterminent.

c – Quelques arguments en faveur de la nécessité d’une différenciation claire entre ce qui relève de la raison et ce qui relève de la foi religieuse. Politique (laïcité à l’école, liberté de la presse, fondements de la République et loi de 1905). Morale (autonomie des sujets et responsabilité, égalité au regard de la Loi et non par décret divin). Droit. Le droit positif se fonde non sur une transcendance captive d’une institution religieuse mais sur un pouvoir législatif autonome. Histoire. L’avènement des promesses des Lumières ne nie pas l’importance de la foi mais parie sur le pouvoir et la grandeur de la raison humaine. (le « sapere aude » de Kant).

d – Les conceptions d’une religion ouverte. Bergson et les thèses de Les deux sources de la morale et de la religion; Lévinas et la question du sens divin du Visage et de la transcendance manifeste de l’altérité (Ethique et Infini),  l’héroïsme du « pardon » dans la perspective chrétienne (Ricoeur). Prolongements possibles: « Peut-on tout pardonner ? » (comparaison avec la mise au point de Jankélévitch concernant « l’imprescriptible »).

e – Positions actuelles. La tentative de JM Ferry de constituer un rapprochement (très discutable) philosophie-religion. (approche critique).

Conclusion