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Y-a-t-il une sagesse du corps ?

DS N°6 Y-a-t-il une sagesse du corps ? Mars 2005.

Avec l’avancée de la science médicale, nous avons tendance à considérer que le bonheur est contenu dans des cachets d’antidépresseurs qui seraient notre seul recours devant les difficultés de la vie. Après la médicalisation de la santé, par laquelle la médecine a pris le pas sur l’hygiène de vie, on assiste maintenant à une médicalisation du bonheur. Le bonheur est-il simplement une question mécanique de dosage d’hormones ? Pouvons-nous jeter aux orties l’antique idéal de la sagesse, de la vie bonne qui devait nous conduire au bonheur ?

 

La sagesse est en effet une recherche du bonheur, de la vie bonne ou du Souverain Bien, et ceci au moyen d’un exercice réflexif de la pensée. La sagesse se distingue donc de la pure connaissance qui n’a pas de finalité pratique et qui vise simplement la vérité. Pourtant, elle n’est pas un simple ensemble de recettes pragmatiques qui fonctionnent car la sagesse suppose une réflexion sur la valeur du contenu qu’elle donne au bonheur et sur le sujet de ce bonheur. Elle se distingue aussi de la morale car la morale est adéquation à une norme, sans souci du bonheur du sujet qui doit agir moralement par sens du devoir, en faisant abstraction de son bonheur individuel. Au contraire, la sagesse est la recherche d’un style de vie conduisant au bonheur du sujet qui l’assume. Sa dimension théorique est donc subordonnée à son usage pratique. Sa finalité est le bonheur et non la moralité. Par sagesse, on entend un ensemble de règles pensées et justifiées par lesquelles un sujet humain peut atteindre la vie bonne Dans la mesure où l’homme est un composé de corps et d’esprit, la sagesse est sagesse du composé. Le corps semble donc partie prenante du projet de bonheur de l’homme. Quelle est sa place ? Y-a-t-il une sagesse du corps ? En d’autres termes, le corps peut-il indiquer les règles qui conduisent au bonheur ? Une sagesse du corps n’est donc pas seulement un ensemble de techniques corporelles. Elle suppose que c’est le corps que nous devons prendre pour guide dans notre existence. Le corps peut-il être le sujet de la sagesse ? Peut-on puiser une sagesse dans le corps ? Au contraire, le corps n’est-il qu’objet de la sagesse, obéissant aux règles que l’esprit lui impose ? De fait, l’expression « sagesse du corps » est ambiguë puisque qu’on peut l’interpréter comme une sagesse appartenant au corps qui en serait sujet ou comme une sagesse de l’esprit portant sur le corps qui en serait objet.

 

Toute sagesse comporte une dimension réflexive : c’est le « connais-toi toi-même » dans sa structure réflexive qui est la clé du « rien de trop » delphique. Or, le corps n’est-il pas existence immédiate, innocence, absence de réflexivité ? De plus, l’idéal du corps n’est-il pas le plaisir et la santé plus que le bonheur ? Faire du corps le sujet de la sagesse n’est-ce pas faire de la sagesse humaine un analogue de l’instinct animal ? Mais si le corps n’est qu’objet de la sagesse, ne va-ton pas faire de la sagesse une simple connaissance théorique qui néglige le fait de l’incarnation et réduire le bonheur de l’homme à un bonheur intellectuel ? Tout le problème est donc de comprendre la dimension réflexive (et donc humaine) d’une sagesse qui soit authentiquement du corps. En d’autres termes, comment, dans la pratique de la vie, le corps peut-il accéder à la réflexivité et devenir un corps authentiquement humain ? Une telle réflexion peut dans le même temps nous faire reconsidérer la nature de l’esprit : simple réflexivité du corps plutôt qu’instance indépendante.

 

I-Le corps, dans son existence immédiate et matérielle, peut-il être sujet de la sagesse ? De fait, il ne faut pas concevoir le corps vivant comme un simple découpage inerte dans l’étendue. Il est corps animé, c’est-à-dire qu’il a une orientation, il manifeste une finalité propre. Le corps semble savoir ce qui est bon pour lui et comment atteindre cette finalité. N’est-ce pas là ce qu’on pourrait considérer comme une sagesse du corps ?

 

1°/ Le corps vivant est animé d’un élan intérieur, il ne se meut pas seulement sous l’impact de chocs extérieurs. Il contient donc en lui sa finalité : la recherche de sa propre conservation l’anime. « La chair demande impérieusement de ne pas souffrir de la faim, de la soif et du froid » : dans son fragment 33, Epicure donne la parole au corps. C’est la chair, le corps vivant qui demande. Le corps vise l’aponie, l’absence de douleur corporelle. Et c’est à partir de cette demande du corps que l’on peut construire une sagesse, car se limiter à la recherche de l’aponie c’est, dans le même temps, atteindre l’ataraxie, la tranquillité de l’âme puisqu’on évite de se perdre dans la recherche des désirs naturels non-nécessaires, ou pire, des désirs vains. Le corps ne demande que la satisfaction des désirs naturels et nécessaires. C’est lui qui est sage car il ne demande que le possible et n’est pas tourmenté par le désir de l’impossible. Le poème de Lucrèce s’ouvre par une invocation à Vénus qui, avec le retour du printemps « inspire à tous les êtres le désir de propager leur espèce » et entraîne tous les vivants dans une même recherche du plaisir sensuel. C’est là encore le désir du corps qui entraîne l’homme et tous les animaux vers le plaisir. Au début du livre X de son Ethique à Nicomaque, Aristote reprend la théorie d’Eudoxe sur le plaisir : il « pensait que le plaisir est le bien du fait qu’il voyait tous les êtres raisonnables ou irraisonnables tendre au plaisir… Et le fait que tous les êtres sont portés vers le même objet est signe que cet objet est pour tous ce qu’il y a de mieux puisque chaque être découvre ce qui est bon pour lui comme il trouve aussi la nourriture qui lui est appropriée. ». Il y a un mouvement spontané du corps vers la nourriture qui lui convient comme il y a un mouvement spontané du corps vers le plaisir. Et ce mouvement en peut être trompeur car il permet la survie de l’animal et de l’espèce. La sagesse du corps est démontrée par le fait même de sa survie dans la nature. Une sagesse du corps serait donc une recherche de la santé par la satisfaction des besoins physiques et une recherche du plaisir. La Mettrie propose une morale de la recherche du plaisir : « La nature nous a tous créés uniquement pour être heureux, oui, tous, depuis le vers qui rampe jusqu’à l’aigle qui se perd dans les nues ». Les animaux, qui ne sont que corps, ont la même sagesse que l’homme, une sagesse sans réflexivité qui consiste à suivre le mouvement de la nature en nous. Si l’homme n’est que corps, son esprit résulte de l’organisation et du fonctionnement de son corps, son esprit est un organe (le cerveau pense comme les pieds marchent). L’esprit n’a pas de finalité propre qui serait distincte de celle du reste du corps. Comme tous les autres vivants, l’homme est pris dans la recherche du plaisir. Et la sagesse est de suivre nos impulsions naturelles. Il faut donc se mettre à l’écoute du corps et suivre les orientations qu’il nous suggère car elles vont dans le sens d’une recherche du bonheur. Mais cette sagesse du corps est-elle vraiment dénuée de dimension réflexive ? N’est-elle qu’un instinct ?

 

2°/ Ecouter le corps, c’est être capable de revenir aux désirs qui sont authentiquement ceux du corps. Mais l’homme, étant un être de culture, n’a pas que des désirs corporels. La sagesse du corps suppose la capacité à revenir sur les faux désirs que la culture nous inspire, désirs qui nous conduisent au malheur. L’esprit déprave les sens. Selon Rousseau, dans son Second Discours, « les hommes dissolus se livrent à des excès qui leur cause la fièvre et la mort parce que l’esprit déprave les sens et la volonté parle encore quand la nature se tait. ». Rousseau analyse le cas des maladies : elles ne proviennent pas du corps lui-même, sinon, la capacité du corps à assurer sa préservation serait battue en brèche. Elles proviennent de la société c’est-à-dire du développement historique. « L’homme n’a guère de maux que ceux qu’il s’est donnés à lui-même. ». Les maladies viennent de l’usage social. Au lieu de se nourrir de fruits et de plantes, comme le lui commande sa conformation physique, l’homme a une alimentation aberrante et une vie malsaine : « si vous songez aux monstrueux mélanges des aliments, à leur pernicieux assaisonnements, aux denrées corrompues, aux drogues falsifiées, aux friponneries de ceux qui les vendent, aux erreurs de ceux qui les admirent, au poison des vaisseaux dans lesquels on les prépare ; si vous faites attention aux maladies épidémiques engendrées par le mauvais air parmi des multitudes d’hommes rassemblés, à celles qu’occasionnent la délicatesse de notre manière de vivre, les passages alternatifs de l’intérieur de nos maisons au grand air, l’usage des habillements pris ou quittés avec trop peu de précautions, et tous les soins que notre sensualité excessive tourne a tourné en habitudes nécessaires et dont la négligence ou la privation nous coûte ensuite la vie ou la santé. ». Le corps est naturellement sain, la maladie est une invention de la vie sociale qui soumet le corps à des conditions qui ne lui conviennent pas. La maladie n’est pas produite par le corps, c’est la culture qui produit le maladie. Le corps livré à lui-même produit la santé. Si le corps sait bien seul trouver ce qui le maintient en santé, il sait aussi très bien ce qui lui procure du plaisir. Là encore, c’est la société qui vient empêcher le corps de nous guider vers le bonheur qui n’est autre que le plaisir. L’aumônier du Supplément au Voyage de Bougainville de Diderot en fait l’expérience. Le vieillard tahitien déclare à Bougainville : « Nous suivons le pur instinct de la nature… nous ne connaissons qu’une maladie, celle à laquelle l’homme, l’animal, la plante ont été condamnés, la vieillesse. ». L’entretien d’Orou et de l’aumônier en est l’illustration : Orou offre à l’aumônier la compagnie de sa femme ou de l’une de ses filles : « Tu as soupé, tu es jeune, tu te portes bien ; si tu dors seul, tu dormiras mal ; l’homme a besoin la nuit d’une compagne à ses côtés. ». Et lorsque l’aumônier lui objecte que sa religion le lui interdit : « Je ne sais ce que c’est que la chose que tu appelles religion mais je ne puis qu’en penser mal puisqu’elle t’empêche de goûter un plaisir innocent auquel nature, la souveraine maîtresse nous invite tous. ». Le corps est ainsi ce en quoi parle la voix de la nature et la sagesse est de la suivre car la nature est ce qui nous fait ce que nous sommes. La sagesse du corps suppose donc une nature qui est guide le corps vers ce dont il a besoin et vers ce qui constitue le bonheur. Santé et plaisir sont ses fins. La seule façon d’atteindre cette sagesse est de revenir sur les préjugés sociaux et moraux qui entraînent le corps loin de la santé et du plaisir. La sagesse du corps est donc une critique de la transformation sociale du corps : critique d’une alimentation malsaine au même titre que la critique d’une morale frustrante. Il s’agit de retrouver un hédonisme naturel. La dimension réflexive de la sagesse du corps réside donc dans sa portée critique. Il faut réflexivement revenir sur les fausses finalités sociales pour retrouver la sagesse du corps.

 

3°/ C’est pourquoi, l’innocence du corps ne peut être qu’une nouvelle innocence, une innocence reconquise à partir d’un retour sur la réflexivité qui en annule les effets. Il nous faut « tuer Dieu » pour Nietzsche, c’est-à-dire accomplir la genèse de toutes les valeurs pour montrer qu’elles ne valent rien, qu’il n’y a pas d’arrière-monde et reconquérir « l’athéisme » qui est « une nouvelle innocence ». L’innocence de l’animal est perdue. « Je crains que les animaux ne considèrent l’homme comme un de leurs semblables qui a perdu le bon sens animal de manière extrêmement dangereuse. » (Gai Savoir, III§224). Il nous faut reconstruire notre innocence, notre rapport immédiat à la vie et retrouver ce que Nietzsche appelle « la grande santé ». Ce n’est pas simplement la santé : la santé est un état immédiat et naturel. La grande santé est la force reconquise sur cette maladie qu’est la moralité, et l’ascétisme « fléau par excellence dans l’histoire sanitaire de l’homme en Europe. » (Volonté de Puissance). La grande santé est une santé qui a fait l’épreuve de la maladie et l’a surmontée. « Une santé que l’on ne se contente pas d’avoir mais que l’on conquiert encore et doit conquérir continuellement parce qu’on la sacrifie et doit la sacrifier sans cesse. » (Gai Savoir, IV, §382). Le corps a ainsi montré sa puissance. Pour obtenir une sagesse du corps qui ne soit pas seulement instinct animal, il faut donc que cette sagesse soit une innocence reconquise, ce qui ne peut se faire que si son but est la puissance du corps et non simplement le plaisir. Nietzsche met bien en évidence le fait que sa pensée n’a rien de commune avec l’hédonisme. Il s’agit « de santé, d’avenir, de croissance, de puissance, de vie. » (Gai Savoir I§2). Il ne faut pas oublier que « le but n’est pas le bonheur, c’est la sensation de puissance ». Et cette sensation de puissance est dans le corps lui-même. Le corps est une hiérarchie de forces en lutte, il est « guerre et paix », « troupeau et berger ». Le corps n’est pas un, il est une dynamique contradictoire et un équilibre de forces qui se structurent suivant leur puissance. Le corps nous apprend que tout est volonté de puissance, il nous donne accès à la sagesse tragique de la vie. « Derrière tes pensées et tes sentiments, mon Frère, se tient un maître impérieux, un sage inconnu – il s’appelle soi. Il habite ton corps, il est ton corps. » (Zarathoustra). Le corps est un sage inconnu. Il est sage car il a compris la réalité de l’existence, le fond dionysiaque de l’être, comme le sage Silène qui apparaît dans l’Origine de la Tragédie pour nous apprendre que le bien suprême serait de ne pas être né, ou comme Zarathoustra, le prophète de la mort de Dieu. Tels sont les sages pour Nietzsche. Le corps est sage car il vit ce chaos tragique de la lutte des forces dans illusions. Il est un sage inconnu car toute conscience met de l’ordre, unifie ce qu’elle pense et ne peut accéder à cette sagesse du corps. La sagesse du corps vise donc la puissance et non le bonheur, la grande santé et non simplement la santé.

 

Mais quel est le sujet d’une telle sagesse ? Le corps n’en est sujet que dans la mesure où il est dépossédé de son individualité pour s’identifier au chaos dionysiaque. C’est dans l’amor fati, l’identification au destin que se réalise cette sagesse, dans l’abolition de l’individuation du sujet qui se révèle n’être qu’une fiction grammaticale. Peut-on encore parler de sagesse puisque le corps sage se dissout dans l’être ? Le corps n’est pas sujet de cette sagesse puisque lorsque le corps est sage, le seul sujet est la volonté de puissance qui n’est pas mon corps mais qui est le fond même de l’être. La sagesse du corps, après avoir montré la vanité du sujet conscient, dissout le corps comme sujet possible de la sagesse. Pour parler de sagesse, ne faut-il pas conserver cette notion d’un sujet qui réfléchit en lui cette sagesse ?

 

II- Pour préserver la notion de sujet, il nous faut penser le corps comme objet de la sagesse, le sujet de cette sagesse étant l’esprit qui guide le corps vers le bonheur et la santé.

 

1°/De fait, la capacité du corps à atteindre la santé et le plaisir est discutable. Elle suppose un instinct naturel et toujours fiable. Ordinairement, les sentiments naturels que nous éprouvons dans l’union du corps et de l’esprit ne nous trompent pas : « Il n’y a rien que cette nature n’enseigne plus expressément ni plus sensiblement sinon que j’ai un corps qui est mal disposé quand je sens de la douleur, qui a besoin de manger ou de boire quand j’ai les sentiments de la faim ou de la soif. » (Médiation 6). Mais ces mouvements naturels peuvent aussi dire le faux car ils ne nous renseignent en rien sur la nature du corps vers lequel ils nous dirigent. Ma faim peut me pousser à manger un aliment nocif à ma santé ou empoisonné : « le goût agréable de quelque viande, en laquelle on aura mêlé du poison, peut m’inviter à prendre cette viande et ainsi à me tromper. » Descartes note la tendance des animaux à se faire berner par les leurres et les appâts. La sagacité des animaux a des limites. Et celle du corps humain plus encore puisque ce corps est moins marqué par son instinct. Dans ses Conjectures sur les Débuts de l’histoire de l’humanité, Kant explique qu’il n’y a pas à proprement parler d’instinct humain dès que l’homme se détache des animaux par sa liberté. Lorsque l’homme n’était qu’un animal parmi les autres, « l’instinct, cette voix de Dieu, à laquelle tous les animaux obéissent, devait seul d’abord conduire notre nouvelle créature. Il lui permettait certaines choses, lui en interdisant certaines autres… le sens de l’odorat pouvait y suffire par sa parenté avec l’organe du goût ainsi que l’affinité bien connue de ce dernier avec l’appareil digestif. ». Kant note une organisation des sens qui guide l’animal vers la nourriture qui lui convient. Mais l’homme se détache de l’animal « Mais la raison commença bientôt à s’éveiller… elle chercha à étendre ses connaissances relatives aux éléments au-delà des bornes de l’instinct. ». La raison qui sépare l’homme de l’animal fait que son corps est moins fiable que celui de l’animal car la raison vise la connaissance par pure curiosité tandis que l’instinct ne vise que la survie. « L’homme qui médite est un animal dépravé » notait déjà Rousseau dans son Second Discours. La raison va donc « créer artificiellement des désirs » qui vont être en opposition à l’instinct animal. Le corps de l’homme est devenu muet, son instinct ne lui parle plus et il est pris dans une spirale de désirs artificiels. Le corps de l’homme est ainsi un corps qui n’a plus d’orientation, un corps qui ne guide plus nos actions. On ne peut écouter la voix du corps pour rester dans la sagesse. Il ne suffit pas de laisser le corps désirer librement pour retrouver la sagesse car le corps, trop cultivé, est devenu muet.

 

2°/Pour l’homme, la sagesse ne peut se conquérir que par la réflexion et non par l’action immédiate du corps. Il nous faut par la pensée retrouver les limites du corps et son bien. C’est pourquoi Descartes a bien raison de faire de la santé un branche de l’arbre du savoir qui prend ses racines dans la métaphysique et donc le tronc est la mécanique. La santé ne s’obtient pas par une vie naturelle qui laisse le corps se développer selon ses exigences. La santé s’obtient par la médecine qui corrige les imperfections de la nature. Car pour Descartes, la nature ne fait pas bien les choses (puisqu’elle n’a pas de finalité, n’étant qu’un enchaînement mécanique.) Il nous faut la corriger par la médecine qui connaît le fonctionnement du corps et peut rectifier certains mouvements erronés. Descartes nous dit tout l’espoir qu’il place dans la technique médicale. Nous pourrons devenir comme maîtres et possesseurs de la nature « principalement aussi pour la conservation de la santé laquelle est sans doute le premier bien et le fondement de tous les autres biens de cette vie, car même l’esprit dépend si fort du tempérament et de la disposition des organes du corps que s’il était possible de trouver quelque moyen qui rende les hommes plus sages et plus habiles qu’ils ne l’ont été jusqu’ici, je crois que c’est dans la médecine qu’on doit le chercher. ». Le bonheur n’est pas une connaissance, il est un sentiment, il relève donc de l’union du corps et de l’esprit. Un corps sain va bien disposer l’esprit et le rendre heureux. La santé est donc nécessaire au bonheur et c’est par la science qu’on parvient à la santé. Descartes va même jusqu’à espérer qu’on puisse exempter « d’une infinité de maladies, tant du corps que de l’esprit et même aussi peut-être de l’affaiblissement de la vieillesse si on avait assez de connaissances de leurs causes et de tous les remèdes dont la nature nous a pourvus ». La médecine pourrait même nous libérer de la mort du corps. Sans faire preuve d’un tel optimisme, dans le Traité des Passions de l’Ame, Descartes souligne combien les passions sont aussi des mouvements corporels : l’amour fait bien digérer les viandes, la tristesse réduit le souffle… et il conseille à la princesse Elisabeth de s’efforcer de penser à des choses gaies pour recouvrer la santé. Il nous faut donc guider le corps au moyen d’une volonté éclairée par la connaissance de ses mécanismes, connaissance que le corps seul ne peut avoir. Le corps n’est-il pas celui qui nous fait aimer les femmes qui louchent alors que seul le vrai mérite peut fonder une relation heureuse ? Hors de question de suivre les mouvements spontanés du corps, ce serait se fier à un aveugle. C’est la connaissance qui doit nous guider vers la sagesse.

 

3°/La sagesse dépend donc de l’esprit qui est par sa recherche de la vérité le vrai sujet car lui seul peut déterminer ce qu’est le rai contenu du bonheur. Il ne faut pas confondre le bien réel et le bien apparent, nous avertit Platon dans le Gorgias, Le corps en vise que le plaisir qui est un bien apparent au sens où il n’est que dans son apparaître et n’a pas la stabilité de l’être. Le corps comme les enfants préfère le cuisinier au médecin, il préfère la toilette à la gymnastique et comme Calliclès, s’il pouvait parler il dirait sans doute qu’on « peut vivre agréablement en se grattant. ». Mais le grattage n’a pas de limites car plus on se gratte, plus la démangeaison devient intense. Seule l’âme peut mettre une limite. Du « connais toi-toi-même », découle le « rien de trop ». L’âme sait ce qu’est l’homme, il est son âme et non son corps. Elle sait ce qu’est le véritable bien de l’homme : retrouver sa patrie idéale et non « vivre une vie de pluvier » passée à remplir les tonneaux percés des désirs physiques. Même si le corps se mettait à lui-même une limite, ce ne serait encore qu’une « vertu en trompe l’œil » car il ne sait que les effets de la transgression possible, il ne sait pas ce qui fait justifie en soi la limite comme telle. Le corps n’est capable que de tempérance par intempérance comme le constate Platon au début de son Phédon, il n’est pas capable de la vraie vertu qui conduit au vrai bonheur.

 

La sagesse passe nécessairement par la conscience de soi et la réflexion sur des fins authentiquement humaines. Il faut donc lutter contre l’immédiateté irréfléchie du corps. Il faut des exercices pour rendre le corps docile et transparent, il faut effacer sa pesanteur : la diététique, la réglementation du sommeil sont à l’ordre du jour dans la République : « Il ne faut garder du sommeil que ce qui est utile pour la santé ; or cela n’est pas beaucoup, une fois que cela en est venu à être une habitude ». La gymnastique, elle doit rendre le corps résistant à la fatigue et à la douleur. Le corps ne peut fixer les finalités car sa finalité est le plaisir, pas même la santé et encore moins le bonheur qui n’existe que lorsque l’homme, c’est-à-dire l’âme remplit sa fin. C’est pourquoi l’homme juste et sage peut être heureux dans le taureau de Phalaris.

 

Aristote commentera en disant que c’est « parler pour ne rien dire ». De fait, si le problème de la sagesse se pose c’est bien parce que nous avons un corps qui n’est pas seulement un fardeau accroché par hasard à notre âme mais un corps qui nous constitue comme un « composé ». La sagesse est sagesse du composé. Un pur esprit ne se pose pas le problème du bonheur. Le bonheur est un sentiment et comme Descartes le souligne, le sentiment c’est le propre de l’union de l’âme et du corps. Si la sagesse n’est pas la connaissance, si sa fin n’est pas la vérité mais le bonheur, nous ne pouvons identifier la finalité de l’âme seule et la finalité de l’homme. On en peut identifier la sagesse à l’élévation de l’âme vers le vrai. La sagesse doit être une façon de conquérir un bonheur terrestre stable et donc un bonheur dont le corps ne peut être exclu.

 

III-Le corps doit donc être protagoniste de la sagesse et non simplement objet de la sagesse. Comment concilier cette exigence avec la dimension nécessairement réflexive de la sagesse ?

 

1°/La sagesse doit intégrer les exigences du corps et non lui imposer ses impératifs. Elle doit donc travailler à partir du corps et de ses désirs. Pour Aristote c’est des états affectifs qu’il faut partir. « J’entends par états affectifs l’appétit, la colère, la crainte… Bref toutes les inclinations accompagnées de plaisir ou de peine. ». Le plaisir et la peine accompagnent naturellement nos appétits et tous les mouvements affectifs. Aristote ne distingue pas l’affectivité qui vient du corps ou celle qui vient du psychisme. Il note simplement le plaisir ou la peine qui accompagnent toujours l’affectivité et qui la situe sur le plan du composé humain et non sur le plan du seul intellect théorique. Ces états affectifs en sont jamais sujets de blâme (pas plus ceux du corps que de l’esprit). Il y a une innocence de l’état affectif quel qu’il soit. Par contre, il nous faut trouver la juste mesure dans la gestion de cet état affectif. Ainsi, par rapport à la nourriture, il nous faut manger selon la juste mesure qui est nécessaire à la bonne santé de notre corps. Il ne s’agit ni de se priver ni d’exagérer. De même, pour ce qui concerne les plaisirs physiques, il faut trouver la juste mesure, éviter l’excès qui nous fait tomber dans l’intempérance mais aussi éviter l’insensibilité qui n’a rien d’humain. Le tempérant n’est pas un insensible : « L’homme tempérant est naturellement apte à goûter le plaisir dans ces choses-là, mais à ne pas s’y abandonner. » Il sait garder la mesure. « Toutes les choses qui, étant agréables, favorisent la santé ou le bon état du corps, ces choses-là, il y aspirera d’une façon modérée et convenable. ». Le plaisir n’a donc rien de négatif. Il suffit qu’il ne nuise pas à la santé et soit poursuivi de façon modérée. La sagesse pratique s’identifie à la prudence qui est la capacité à déterminer la droit règle et la juste mesure dans des cas particuliers. Mais la prudence n’est pas une connaissance théorique, elle est une réflexion à partir de cas toujours particuliers pour trouver la bonne règle d’action dans telles ou telles circonstances. La sagesse ne nous détourne donc pas du corps, elle concerne notre vie particulière, avec notre corps et ses appétits. Elle ne soumet pas non plus le corps à des règles morales bonnes en elles-mêmes : chaque corps a sa juste mesure : le corps de l’athlète n’a pas les mêmes besoins en nourriture que le corps du philosophe. Le corps dans la particularité de ses exigences est bien repris dans la prudence. Elle ne se détermine pas selon un bien ou un mal déterminés en eux-mêmes mais selon le juste mesure de chaque individu dans des circonstances particulières. Le corps est intégré plutôt que plié dans une telle conception de la sagesse. Et son exigence de santé et de plaisir est écoutés et satisfaite dans le cadre de l’action vertueuse. Pourtant, la prudence reste une vertu intellectuelle. Elle intègre le corps mais elle n’est pas vertu du corps. Même si la coupure est atténuée, elle demeure.

 

2°/ Pour surmonter cette coupure, ne nous faut-il pas concevoir l’esprit comme la réflexivité du corps et ainsi trouver une sagesse qui soit du corps et qui soit dans le même temps exercice d’une réflexivité ? Lorsque Spinoza écrit son Ethique, il articule le corps et l’esprit. L’éthique est une sagesse : le dernier livre est consacré à la béatitude et dès son Traité de la Réforme de l’Entendement, Spinoza s’interrogeait sur le Souverain Bien de la vie humaine, cherchant un bonheur stable. L’esprit n’est que l’idée du corps, il est la réflexivité du corps. L’esprit est dans l’ordre des idées ce qu’est le corps dans l’ordre des choses matérielles. S’il y a sagesse de l’esprit, il s’agit donc d’une sagesse de l’idée du corps. Or, le corps étant fini ne peut se concevoir par lui-même. Il se conçoit par ses rapports aux autres corps qui l’affectent. L’idée du corps est donc une idée non distincte. Elle confond le corps et les corps qui l’affectent car le corps n’est connu qu’à travers ses affections. Elle est tout d’abord imaginative. Mais en tant qu’idée elle a une puissance qui est celle de l’ordre et de la connexion des idées. Il est possible d’enchaîner selon un ordre valable pour l’entendement, ce qui nous vient dans le désordre des rencontres dues au hasard. L’idée du corps peut donc devenir objet d’une autre idée par laquelle elle sera intégrée à l’ordre et à la connexion des idées. C’est par cette double réflexivité de l’idée que le corps devient sujet de la sagesse. De corps passif, il devient actif. L’esprit par sa réflexivité rend au corps son statut de sujet et le corps donne à l’esprit son contenu. Il s’agit donc bien d’une sagesse du corps puisque par la double réflexivité de l’esprit le corps est devenu sujet. Mais dans le même temps, ce corps est devenu éternel. « Nous vivons et expérimentons que nous sommes éternels ». Ce corps pris dans l’enchaînement des causes et des effets est-il encore mon corps que je vis dans la finitude ? Pour conquérir une sagesse du corps n’avons-nous pas perdu le corps dans sa modeste dimension de corps périssable et fragile.

 

3°/ C’est peut être dans l’expérience de la finitude du corps que l’on peut trouver une sagesse du corps, une sagesse qui nous ouvre au monde et aux autres. La finitude du corps est son ouverture et la clé de notre émerveillement devant l’être. Dans l’Œil et l’esprit, Merleau-Ponty tente de retrouver le sens de la peinture, la façon dont le peintre se met à l’écoute du visible, se fait simple écho de la visibilité. Nous retrouvons la dimension de la sagesse comme simple sens de nos limites. Cette conscience de nos limites, de notre commune fragilité parce que nous sommes sensibles, c’est aussi le fondement d’une communauté humaine. Alors que la réflexion pure nous isole et que l’entendement seul ne sait sortir du solipsisme, le corps sait d’emblée que l’autre est un corps humain. Seuls les personnages de Sade l’ignorent car ils raisonnent sur la cruauté et ce qu’ils démontrent, c’est l’insensibilité et la cruauté du raisonnement qui détruit la pitié naturelle. Une sagesse du corps est une sagesse qui nous rapproche des autres, qui vise modestement l’allègement de la souffrance plutôt que le bonheur. Ce que le corps nous apprend, c’est que la sagesse doit elle-même être sage et cultiver le sens de ses propres limites. Conduire l’homme à la béatitude est un projet bien ambitieux, voire même démesuré, si le monde est pure contingence. La fragilité du corps nous ramène à plus de modestie et sans doute aussi plus de compassion envers les autres hommes.

 

Rechercher une sagesse du corps c’est donc concevoir que le corps dans ses limites puisse être le sujet et le thème d’une sagesse. Mais peut-être que le corps dans sa fragilité nous montre que le projet de la sagesse est une bien hasardeuse entreprise. Entreprise qui n’est peut-être pas non plus aussi liée que nous pouvons le penser à la réalisation de l’humanité. En effet, pourquoi l’humain serait-il dans le respect de ses limites plutôt que dans la folle tentative de leur dépassement même au prix de sa vie ? L’art charnel nous montre comment le corps peut servir de support à une recherche infinie et sans limites.


Glossaire

Descartes

Philosophe et mathématicien français né à La Haye, en Touraine, en 1596, Descartes a été formé au collège jésuite de La Flèche.

De l'enseignement qu'il y reçoit, seules l'algèbre et la géométrie trouvent grâce à ses yeux. Après des études de droit à Poitiers, il participe à la campagne de Hollande puis il voyage en Europe et entre en contact avec les milieux scientifiques et philosophiques de son époque.

Il est un partisan de la nouvelle physique mais renonce à publier ses propres travaux après la condamnation de Galilée. Dès 1628 Descartes s'installe en Hollande pour se consacrer à ses recherches scientifiques et philosophiques.

La reine Christine de Suède le fait venir à sa cour en 1649. Il meurt à Stockholm en 1650.


Date de création : 02/10/2008 @ 18:32
Dernière modification : 02/10/2008 @ 18:36
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