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nietzsche.jpgLittérature et philosophie:
Etude d'un texte de Nietzsche par Djamila Azem Hidalgo

Que dirais-tu si un jour, si une nuit, un démon se glissait jusque dans ta solitude la plus reculée et te dise : « Cette vie, telle que tu la vis maintenant et que tu l'as vécue, tu devras la vivre encore une fois et d'innombrables fois ; et il n'y aura rien de nouveau en elle si ce n'est que chaque douleur et chaque plaisir, chaque pensée et chaque gémissement, et tout ce qu'il y a d'indiciblement petit et grand dans ta vie, devront revenir pour toi et le tout dans le même ordre et la même succession - cette araignée-là également, et ce clair de lune entre les arbres, et cet instant-ci et moi-même. L'éternel sablier de l'existence ne cesse d'être renversé à nouveau - et toi avec lui ô grain de poussière de la poussière ! »

Ne te jetterais-tu pas sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon qui te parlerait de la sorte ? Ou bien te serait-il arrivé de vivre un instant formidable où tu aurais pu lui répondre : « Tu es un Dieu et jamais je n'entendis choses plus divines ! » Si cette pensée exerçait sur toi son empire, elle te transformerait, faisant de toi, tel que tu es, un autre, te broyant peut-être : la question posée à propos de tout et de chaque chose : « Voudrais-tu ceci encore une fois et d'innombrables fois ? » pèserait comme le poids le plus lourd sur ton agir ! Ou bien ne te faudrait-il pas témoigner de bienveillance envers toi-même, et la vie, pour ne désirer plus rien que cette dernière, éternelle confirmation, cette dernière éternelle sanction ?

Nietzsche, Le Gai Savoir, livre IV, § 341, traduit de l'allemand par Pierre Klossowski.


Nietzsche n'est pas un philosophe comme les autres ; il aime la provocation et tout ce qui rend la lecture plus attrayante — humour, utilisation de métaphores, caricatures — recèle chez lui, précisément, la profondeur de la pensée. Il est certain qu'il ne faut pas lire Nietzsche comme un philosophe classique, et plaquer sur la lecture des schémas conceptuels pré-établis est la meilleure façon de manquer l'originalité de cette pensée. Nietzsche a le mérite de montrer qu'il existe d'autres chemins possibles pour la philosophie, qui sortent du cadre rigide des traités classiques. Sa démarche généalogique et critique présente l'intérêt de remettre en question bien des vérités établies, et de s'ouvrir à des réalités jusque là ignorées.

Montrer que la philosophie n'est pas une mais multiple, qu'elle s'exprime sur plusieurs voies et qu'aucune vérité n'est jamais définitivement établie, tel est l'avantage que représente l'étude d'un philosophe tel que Nietzsche.

Le texte qui nous préoccupe est, à cet égard, tout à fait significatif du style lyrique et poétique de Nietzsche, et, par ailleurs, se signale par la construction d'un mythe : celui de l'éternel retour. Cette manière de procéder peut rappeler Platon, mais ici le mythe n'est pas un paradigme, c'est à dire, au sens propre, une illustration latérale d'une idée. Il est au contraire chargé d'un sens existentiel, et se signale par son caractère tragique. Il touche en effet à quelque chose d'extrêmement profond en l'homme et peut bouleverser toute son existence. C'est bien d'une réflexion sur la vie humaine dont il s'agit ici, et non une quelconque spéculation sur un problème métaphysique. Que le mythe soit révélé par un démon au début du texte, dans la « solitude la plus reculée » de l'homme, crée une impression d'étrangeté et de mystère. Nous sentons bien que quelque chose d'essentiel se joue ici.

Le temps, tel que nous nous le représentons habituellement, est un mouvement continu qui consomme chaque instant et le renvoie dans le passé. Ce qui a été vécu, ne peut plus jamais être vécu à nouveau : la fuite du temps est irréversible. Ce type de représentation a cours habituellement dans la science, mais également dans l'histoire ; elle traverse aussi la vie sociale des hommes, rythmée par les horloges et les calendriers. L'hypothèse de Nietzsche (car il ne s'agit que d'une hypothèse), récuse cette compréhension linéaire de la temporalité, pour lui substituer l'idée d'un temps cyclique, qui, à l'image du serpent qui se mord la queue, fait revenir ce qui a déjà été. Cette représentation est à mi-chemin entre une vision classique du temps comme « marque de mon impuissance » (Lagneau), et la perspective de l'éternité, temps suspendu qui contiendrait les vérités immuables.

Mais Nietzsche présente ici l'éternel retour comme une épreuve incontournable qu'il va falloir surmonter et dont la simple évocation fait froid dans le dos. Il n'évoquait lui-même ce thème qu'à voix basse et en tremblant de tous ses membres. Car il s'agit bien d'avoir le courage d'affronter à nouveau ce qui a été, aussi bien le meilleur comme le pire. Une idée forte se dégage ici, plus d'ailleurs par ce qu'induit l'éternel retour, que par ce qu'il représente par lui-même, dans la mesure où il est simplement hypothétique : nous n'avons rien à attendre de ce que nous promettent les religions et certaines philosophies, à savoir une vie meilleure et éternellement heureuse. Ce que nous avons eu, ce que nous avons été, reviendra toujours. Ce que l'homme doit être, c'est à lui et à lui seul de le construire. Même la perspective épicurienne d'une mort qui consiste en une disparition totale ou plutôt en une dispersion des atomes qui constituent le corps mais aussi l'âme de chaque homme nous est ici retirée. Nous boirons jusqu'à lie cette coupe qui sans cesse se remplira.

Cette éternisation de chaque instant vécu, par le fait qu'il est condamné à revenir sans cesse, ne peut, dans un premier temps, que provoquer le désespoir et nous jeter « sur le sol, grinçant des dents et maudissant le démon ». Il faut une force de caractère exceptionnelle pour supporter l'idée que tout reviendra toujours « dans le même ordre et la même succession ». Ainsi, nous serons tentés de regretter telle ou telle de nos actions ayant eu des conséquences funestes. Mais il est trop tard, car si cela a été, cela sera de nouveau. L'homme doit avoir le courage de ne plus regarder en arrière pour privilégier l'action. C'est là, dans un second temps, que la pensée de l'éternel retour peut provoquer de la joie, un enthousiasme lié au défi que représente la volonté de dépasser cette malédiction, d'agir en faisant en sorte de ne jamais regretter ce que nous accomplissons. Les regrets et les remords cèdent la place à un « vouloir » inébranlable qui plonge dans l'action avec une fermeté résolue, nous obligeant à savoir exactement ce que nous voulons, portant la vie à son plus haut degré d'accomplissement. La question décisive, que nous devons à chaque fois nous poser est donc bien celle-ci : « Voudrais-tu ceci encore une fois et d'innombrables fois ? »

Le risque du retour éternel, pesant à chaque instant sur l'action, l'oblige à sans cesse examiner où elle s'oriente et à ne jamais prendre à la légère certains risques qui pourraient se transformer plus tard en regrets. la volonté doit vouloir ce qui est bon pour elle, ce qui la fortifie, ce qui l'augmente et délaisser ce qui l'affaiblit, ce qui la tire en arrière et lui cause de la douleur. Ceci semble être pour Nietzsche le seul critère à prendre en compte dans l'action, à savoir qu'il y a d'un côté ce qui porte la vie à son plus haut degré d'accomplissement et de l'autre ce qui la nie. Telle est cette « bienveillance envers toi-même et la vie ». Cette démarche peut sembler immorale, dans la mesure où la seule obligation que l'homme doit prendre est ce que son instinct lui souffle comme étant le meilleur pour lui, au-delà de toute obligation transcendante liée à la raison pratique.

Le thème de l'éternel retour débouche donc chez Nietzsche sur une éthique de la volonté, puisque sa seule pensée peut nous transformer radicalement ; elle nous invite à nous confronter sans cesse à nous-mêmes et à savoir ce que veut notre volonté la plus profonde. Le seul commandement de l'éthique nietzschéenne serait, de ce point de vue : « deviens ce que tu es ». Mais en donnant un poids et une gravité extrêmes à notre vie éphémère, Nietzsche fait d'elle une valeur absolue. « L'éternel Retour doit être comparé à une roue ; mais le mouvement de la roue est doué d'un pouvoir centrifuge, qui chasse tout le négatif. Parce que l'Être s'affirme du devenir, il expulse de soi tout ce qui contredit l'affirmation, toutes les formes du nihilisme et de la réaction : mauvaise conscience, ressentiment..., on ne les verra qu'une fois. » [1]Gilles Deleuze, Nietzsche, collection « Philosophes », PUF, p.34.

Comme nous venons de le voir, ce texte au lyrisme incomparable stimule l'esprit et crée sans aucun doute chez le lecteur une motivation et un intérêt pour les problèmes qui y sont évoqués. Les utilisations possibles de ce texte sont nombreuses ; citons, à titre indicatif, la possibilité de l'utiliser pour introduire un cours de philosophie morale ; dans une démarche critique il est facile d'opposer son éthique de la volonté, à l'idée de loi morale telle qu'elle est développée dans la philosophie pratique de Kant. A l'inverse, on peut s'en servir pour faire une critique du rigorisme et de l'absolutisme kantien en matière de morale. Il peut également servir de base à une réflexion sur le temps et sur l'histoire dans la mesure où le cycle de l'éternel retour, s'oppose à la linéarité du temps scientifique. Il faudra bien sûr indiquer ici que le thème de l'éternel retour n'est qu'une hypothèse utilisée par Nietzsche pour sanctifier la vie et en faire pratiquement une oeuvre d'art.


Date de création : 29/08/2005 @ 22:14
Dernière modification : 04/03/2009 @ 11:28
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Réactions à cet article


Réaction n°1 

par Harry le 05/12/2006 @ 22:04

C'est une analyse très intéressante qui me donne l'envie d'apporter mon propre commentaire. En fait ce qui me plait, c'est de partir d'une idée poétique, mythique - appelons ça comme on voudra - et d'en tirer des enseignements ou au moins des points de départ pour un débat philosophique. En effet, l'esprit qui consiste à vouloir faire des "systèmes" métaphysiques en faisant comme si on apportait des preuves ( suivez mon regard -> Descartes par ex.) me semble finalement assez vain. Alors rien de mieux qu'un mythe assumé comme tel pour stimuler la réflexion. Et comme disait Levi-Strauss (en substance) : "le sage n'apporte pas les réponses mais il pose les bonnes questions". Le texte et votre analyse soulèvent cependant une question que vous n'abordez pas. Cette vision d'un éternel retour n'est envisagée ici que d'un point de vue purement individuel. Et aussi suivant le sentiment d'une certaine "toute puissance" puisque, au delà des regrets qu'on pourrait avoir pour certaines actions passées, il est développé une idée de la volonté pouvant se réaliser pleinement dans l'action. Or qui cela concerne-t-il vraiment ?
La majorité des humains depuis leur apparition n'est-t-elle pas soumise à une terrible et implacable fatalité ? Il n'est pas du tout évident que cette majorité-là aurait pu mettre en oeuvre une quelconque volonté. Imaginons le cas d'un prisonnier à Auschwitz : Le "vouloir inébranlable qui plonge dans l'action avec une fermeté résolue, nous obligeant à savoir exactement ce que nous voulons, portant la vie à son plus haut degré d'accomplissement." s'applique-t-il encore dans ce cas ? En fait, un peu sur l'idée de la réincarnation hindoue, il faudrait pouvoir imaginer un retour avec permutation des rôles, où l'on pourrait prendre éventuellement des places moins enviables que la nôtre. Ainsi pourrions-nous peut-être avoir une vision moins individualiste du destin.


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