Conférences philosophiques: Les problèmes de l’identité

Le laboratoire LLSETI de l’Université Savoie Mont Blanc et l’Association des professeurs de philosophie de l’enseignement public vous proposent leur programme 2017-2018:

Conférences philosophiques

Les problèmes de l’identité

Les conférences continuent de se tenir à l’Université, rue Marcoz soit le mercredi soit le jeudi de 18h à 20H, en salle 3 (sauf pour celle du jeudi 7 juin, salle à confirmer)

Si la recherche ou l’affirmation de l’identité constitue un enjeu essentiel pour les individus comme pour les communautés, nous avons fait l’expérience historique que les fantasmes des peuples comme des individus peuvent empoisonner cette quête.Enfermement sur soi ou antagonismes inexpiables manquent dès lors les promesses de la reconnaissance attendue. Mais encore, qu’est-ce qu’être soi ? Sommes-nous sûr que les communautés auxquelles nous nous sentons appartenir sont autres choses que des fictions aliénantes? Pour discuter ces questions il faut sans doute que la réflexion philosophique puisse s’appuyer sur les recherches psychologiques, sociologiques et historiques qui viennent à l’appui des débats politiques où la prudence au sens aristotélicien du terme devrait prévaloir.

Conférence n° 1, mercredi 22 novembre: L’identité : de la logique à la politique, Pascal Bouvier, Maître de Conférences de philosophie. Laboratoire LLSETI UFR LLSH,>

La question de l’identité renvoie aussi bien à la réflexion logique qu’à l’interrogation psychologique. Rien n’est plus difficile que d’accéder à ce que l’on croit être soi.  L’histoire de la pensée depuis Aristote tente de cerner cet être qui serait substantiel, celui-ci comprend assez vite le caractère infini de cette quête. L’identité est présence à soi, mais elle est aussi une constitution de soi à travers le temps. On comprend dès lors que la relation à autrui et plus généralement la politique comme forme d’existence commune dépasse logique, psychologie pour nous plonger dans ce que Hegel nommait dans la Phénoménologie de l’Esprit un « soi qui est un nous ». Identité qui peut bien entendu produire les illusions et les phantasmes les plus pathologiques. Le but de l’exposé consistera à cerner cette notion qui paradoxalement est passée de la logique austère à la passion politique.

Conférence n°2, jeudi 7 décembre : Identité, reconnaissance et travail, Martine Verlhac, professeur honoraire de philosophie en Première Supérieure.

L’individu à la recherche de identité doit pouvoir le faire sans faire allégeance à des médiations aliénantes. Hegel avait montré que c’était seulement par la médiation du travail que l’homme existait pour soi : quand le maître ordonnait la satisfaction de son désir il devait passer par le travail du serviteur dont il dépendait, alors que le serviteur existait pour lui-même en s’objectivant dans son travail. Dans la lutte pour la reconnaissance la conscience du maître demeurait inessentielle, suspendue au travail de l’esclave qui, « juste retour des choses » devenait une conscience essentielle.

Or c’est une « belle histoire » qui, tout en assignant justement la nature du travail, ne peut justifier la domination et qui appelle non son renversement mais la perspective de sa disparition et de l’universalisation d’un travail libre par lequel les hommes à égalité constitueraient leurs identités. Faute de quoi le poison de la domination peut changer les promesses émancipatrices du travail en allégeance aux lois de la domination.

Conférence n° 3, jeudi 18 janvier, Être soi?Jean-Pierre Carlet, professeur honoraire de philosophie à l’IUFM de Grenoble

Toute créature vivante tend à être soi, ou, comme l’a lumineusement dit Spinoza, à persévérer dans son être. Pour l’homme cependant, l’affaire se complique dans la mesure où la tendance requiert alors un projet, comme si être soi n’allait pas de soi !

Projet philosophique majeur dès l’Antiquité, cette injonction se popularise, s’universalise avec le mouvement des Lumières et elle s’entend comme un effort indéfini d’émancipation. Or, il semble que l’époque immédiatement contemporaine amène une singulière inflexion en ce mot d’ordre, dans la vie professionnelle, morale et politique. Il s’agirait non plus de se libérer, mais d’imposer ce que l’on est spontanément à la reconnaissance des autres. L’identité recherchée ne serait plus qu’individualité de combat, avec toutes les douleurs et tous les leurres d’une telle perspective.

Nous essaierons d’analyser la complexité, les difficultés et les contradictions éventuelles d’un tel projet. Pour ce faire, le survol de l’œuvre énigmatique de Cindy Sherman peut nous servir de vade-mecum : une tentative pour n’être plus soi ou bien pour être soi autrement ?

Conférence n° 4, mercredi 7 février : Les ambiguïtés de l’identité culturelle, Laurent Bachler, professeur de philosophie au Lycée Vaugelas>

La notion d’identité ne s’applique pas seulement à des individus, séparés et distingués. Elle peut aussi s’appliquer à des groupes sociaux, à des nations, à des cultures. L’idée que les membres d’une même culture portent avec eux ou incarnent une certaine identité culturelle s’élabore au XIXe siècle. Elle se cristallise alors autour du concept de patrimoine. C’est en étudiant l’histoire de ce concept de patrimoine, en retraçant sa généalogie, que nous verrons apparaître les problèmes que soulève cette notion d’identité culturelle. Car l’enthousiasme actuel que semble provoquer le patrimoine ne va pas sans quelques ambiguïtés. Nous verrons ainsi comment cette idée de conserver les objets représentatifs de notre identité culturelle est apparue le 11 février 1787 et s’est achevée de manière grotesque et histrionique le 16 septembre 2017.

Conférence n°4, mercredi 14 mars : Enquête sur le concept de « moi commun » chez Rousseau, Bernard Gittler, professeur de philosophie au lycée Stendhal.

L’expression de « moi commun », employée pour désigner le peuple qui se constitue comme entité politique doté d’une volonté générale, revient à plusieurs reprises sous la plume de Rousseau, dans le Discours sur l’économie politique et dans le >Contrat social aussi bien que dans l’>Émile. Ce concept demeure fondamental pour penser l’identité politique d’un peuple.>

Notre enquête emprunte deux perspectives qui entrent en résonance. D’une part, nous allons questionner l’origine de ce terme, qu’on a fait remonter à la lecture des >Pensées de Pascal, et plus précisément aux fragments sur les « membres pensants ». Nous questionnerons quels déplacements sont effectués entre Pascal et Rousseau. D’autre part, nous analyserons l’intersubjectivité que ce concept implique, qui met en jeu l’amour propre. La façon dont celui-ci permet de composer le « moi commun » s’oppose au sens qu’il a pris dans les sociétés qui reposent sur un contrat de dupe, et nous montrerons comment ces perspectives permettent de lire Rousseau comme le précurseur de la philosophie sociale.>

Conférence n° 5, Jeudi 5 avril : Identité et Laïcité Agnès Veillet, professeur honoraire de philosophie, lycée du Granier

On sait que la laïcité est un terme fragile dont la compréhension n’est pas sans alimenter de nombreuses controverses, tant sur ses origines historiques que sur le sens que nous devons lui donner. Rappelons que la loi de 1905 qui affirme la séparation de l’Eglise et de l’Etat ne la nomme pas. Cette fragilité qui fait de la laïcité non pas une réponse claire mais un problème, un questionnement toujours ouvert, est aujourd’hui mise en évidence, renouvelée par la question de l’identité, tant au niveau individuel qu’au niveau collectif. Comment en effet être soi, en prendre pleinement conscience à travers la permanence et la continuité de notre être dans le temps, si nous devons vivre dans une société qui ne nous permet pas de dire, d’exprimer nos convictions les plus intimes, quel que soit le domaine concerné et en particulier celui lié à la croyance religieuse ? La laïcité devient ainsi l’ultime empêchement à la reconnaissance de soi comme de la communauté à laquelle on appartient. Certains de ses détracteurs n’hésitent pas à souligner sa violence. Désormais, faut-il voir en elle les signes d’une régression et la qualifier d’identitaire ? Au cours du temps la laïcité se serait dévoyée en se radicalisant, nourrissant un nationalisme dangereux. Pourtant ces critiques ne trahissent-elles pas elles-mêmes le sens de la laïcité ? Rappelons que cette dernière n’est ni une religion de plus, ni un athéisme ni une croyance, contrairement à ce que considèrent ses accusateurs. Dans son principe et à partir de la neutralité de l’Etat, la laïcité veut garantir l’égalité, la liberté de conscience et d’expression des individus. Elle reste ainsi la condition indépassable qui permet à chacun d’être soi et de se savoir soi, tant au niveau individuel que collectif. Après avoir tenté d’expliciter les critiques portées contre la laïcité nous tenterons de la ressaisir dans son essence souvent dévoyée lorsqu’elle est adjectivée. Nous aurons à nous demander si le fait de recevoir son identité d’une communauté déjà constituée, quelle qu’elle soit, ne revient pas à se tourner vers une identité reçue, subie et somme toute étrangère à une identité réfléchie et voulue, seule garante d’une existence plurielle.

Conférence n° 6, mercredi 16 mai, « S(artre)/Z(âr). Une approche du mal sartrien de l’identité », Eva ABOUAHI, professeur de philosophie au lycée Ambroise Croizat, Moûtier.

A plusieurs reprises apparaît chez Sartre l’image troublante du « zâr » qui trace des zébrures magiques et noires entre les mots. Cet esprit sombre, hantant douloureusement le « soi », « quel » est-il, « qui » est-il, dans les textes sartriens ? Pas seulement l’objet circonscrit d’une croyance éthiopienne, pas non plus l’ombre du Je de la pensée comme conscience de X, fondement de toute représentation et en même temps impossible objet de connaissance (= X transcendantal), mais une altérité vécue comme une possession et révélatrice de la non-coïncidence, aux manifestations parfois pathologiques, entre soi et soi-même. Nous interrogerons les occurrences et les fonctions de cet esprit sorcier, présent notamment dans « Saint Genet, comédien et martyr » (1952), pour montrer en quoi la pensée de Sartre, loin d’être un subjectivisme, donne à voir une subjectivité toujours problématique. Celle-ci est marquée par la « déhiscence », la « discordance », le « non-savoir », la « non-identité » qui font du pour-soi un absolu clivé, regardé de biais par l’Autre (avec le point de vue de la mort), mais surtout une tension irréductible entre l’être et l’avoir-à-être dont le reflet est donné par l’époque et les éclats opaques des époques passées.

 

Conférence n° 7, jeudi 7 juin, Tragédie, conte ou récit collectif : comment s’écrit la fiction de l’identité personnelle ? , Céline Bonicco, professeur à l’école d’architecture de Grenoble, philosophie .>>

Faut-il renoncer à la notion d’identité personnelle ? Si le moi est souvent haïssable et parfois bien encombrant, peut-on cependant se passer totalement de l’idée d’un pôle d’unification de notre personnalité ? Pour répondre à cette question et montrer que la récusation d’une identité personnelle substantielle n’impose pas le rejet absolu de l’idée de moi, à condition de bien le comprendre, nous partirons des ambiguïtés de l’analyse de David Hume. Philosophe sceptique, Hume pose une question radicale : et si notre moi n’était qu’une fiction||amp||#160;? Il s’efforce de montrer dans le livre I du Traité de la nature humaine que ce que nous considérons être notre identité, le noyau de notre subjectivité qui nous différencie de tous les autres et assure notre permanence dans le temps, n’est que de l’ordre de la croyance. Pourtant après cette charge corrosive, Hume réintroduit subrepticement la question de l’identité personnelle dans le livre II du Traité de la nature humaine, en adoucissant son propos : elle n’est plus considérée comme un simple produit de l’imagination mais comme ce qui s’élabore au sein des relations sociales. Quels gains éthiques et politiques trouve-t-on à substituer à l’idée d’un moi substantiel celle d’un soi se construisant et se modifiant au sein d’un processus de reconnaissance ?