Mounin: les fonctions du langage

Une des conquêtes de la linguistique actuelle est d’avoir aperçu et soigneusement distingué plusieurs fonctions du langage: sa fonction de communication interhumaine immédiate, d’abord. Puis une fonction expressive (ou émotive, chez quelques auteurs), celle par laquelle le locuteur manifeste son affectivité, volontairement, à travers ce qu’il dit – grâce au débit, à l’intonation, au rythme de ce qu’il dit. Puis encore, selon certains, une fonction appellative (ou conative), distincte de la précédente, celle par laquelle le locuteur cherche à provoquer chez son auditeur certaines tonalités affectives sans les partager lui-même (cas du menteur, de l’hypocrite, de l’acteur et de l’orateur qui jouent ou parlent « à froid », cas du « chef », etc). Puis encore une fonction (c’était la première aperçue par les Grecs, mais elle n’est première ni historiquement sans doute, ni fonctionnellement) d’élaboration de la pensée; puis enfin une fonction esthétique (ou poétique). Jakobson attribue même au langage une fonction métalinguistique, celle par où le langage sert à parler du langage lui-même (quand nous disons : « Napoléon est un nom propre », « Rouge est un adjectif qualificatif », ou bien « Le barracuda est un poisson » etc.). Et finalement, une fonction phatique, celle grâce à laquelle le langage semble ne servir qu’à maintenir entre les interlocuteurs une sensation de contact acoustique (« Allô! ») ou de contact psychologique de proximité agréable dans le bavardage social à vide ou la conversation d’amoureux, diseurs de rien, par exemple.

Quoiqu’il en soit de la réalité linguistique ou psychologique de certaines au moins de ces fonctions, tout le monde est d’accord sur ce point : la fonction communicative est la fonction première, originelle et fondamentale du langage, dont toutes les autres ne sont que des aspects ou des modalités non nécessaires.

Georges MouninClefs pour la linguistique, Paris, Seghers, 1968, pp. 79-80