Peut-on parler pour ne rien dire?

Analyse des termes du sujet

Comme c’est souvent le cas quand un sujet reprend dans sa formulation une expression courante et paradoxale, il est important de commencer par dégager la polysémie implicite que cache l’apparente simplicité de l’énoncé.

  • L’interrogation peut-on est ambiguë :
  1. Est-il possible de…, avons-nous la capacité de…  ?
  2. Avons-nous le droit de … ? »
Ici, c’est surtout la capacité qui semble être en question, mais en admettant que cela soit possible, on peut encore se demander si cela est permis ou recommandable.
  1. Au sens strict du terme, parler, c’est faire usage d’un langage articulé, oral. (Prendre la parole au sens propre)
  2. Au sens large, c’est faire usage d’un langage quelconque, écrit, oral ou gestuel. (Système de signes)
  • Peut-on parler pour ne rien dire ?
Dans quel but parlons-nous ? La réponse immédiate est: pour communiquer. Et quelle est la finalité de la communication linguistique ?
Qu’est-ce que ne rien dire :
  1. Ne véhiculer aucune signification quelle qu’elle soit ?
  2. Ne rien dire d’important ou de pertinent ?
  3. Ne pas transférer une information (usage informatif du langage) ?.
La communication linguistique n’a-t-elle pas d’autres fonctions que le simple transfert d’information, comme les fonctions phatique, poétique (dans laquelle la forme compte plus que le contenu) ou performative ?

Problématique

  • D’où vient le sens ? du langage lui-même ou de l’intention de signifier ? Dit-on quelque chose même quand on ne veut rien dire ?
  • Y a-t-il d’autres fonctions du langage que celle du transfert d’information ? Une parole dont le but n’est pas d’informer ne dit-elle rien ? Le sens se limite-t-il au contenu informatif du message ?
  • Une parole insignifiante (sans importance) est-elle pour autant non signifiante (dépourvue de signification) ?
  • Problème du sens implicite ou du lapsus (acte manqué) : ne dit-on pas toujours plus de chose que ce que nous pensons dire explicitement ?
  • Quelque chose qui fait sens peut-il jamais être sans importance ? Une parole n’est jamais totalement anodine.

Eléments pour le développement

A.  Nous parlons pour dire quelque chose :

Parler, au sens large = utiliser une langue, pas nécessairement oralement, pour communiquer. Une langue est un système de signes qui sert à communiquer (Ferdinand de Saussure).

Nous parlons pour communiquer, c’est-à-dire transmettre par un canal à un récepteur un message au sujet d’un référent. Ce message n’a-t-il pas un sens ?
En règle général, donc, parler, c’est dire quelque chose à quelqu’un.

Mais que dit-on?
Exemples :
  • Fonction informative (fonction de base de communication d’une information sur le référent du message).
  • Fonction expressive (manifestation de l’état du locuteur, en particulier de son état affectif).
  • Fonction conative (provoquer une réaction de la part du récepteur, soit sous la forme d’un comportement comme obéir à un ordre, soit sous la forme d’un état d’esprit comme réagir à un discours persuasif ou à une pièce de théâtre).

B. Nous parlons aussi pour ne rien dire

a- Certaines parole sont insignifiantes
= C’est-à-dire sans importance ou hors de propos.
b- Certaines paroles sont incohérente
= Le cas du délire
c- Certaines fonctions du langage ne visent pas directement à transmettre un sens.
  • Parler peut être un moyen d’établir le lien préalable à toute communication. C’est la fonction phatique (établir le contact entre l’émetteur et le récepteur, attester d’une reconnaissance réciproque). Ex. « Allô ? ». Dans ce cas, je ne parle pas pour dire quelque chose mais avant de dire quelque chose pour m’assurer que quand je dirai quelque chose, mon message sera bien transmis.
  • Parler peut aussi consister à faire quelque chose plutôt qu’à dire quelque chose. C’est la fonction performative (Austin). Dire « je te promets de venir demain », ce n’est pas simplement communiquer l’information que je viendrai, c’est aussi faire la promesse de venir. Il n’y a pas d’autres façons de promettre que de dire que l’on promet (d’où le titre de l’ouvrage de Austin : Quand dire, c’est faire).
  • Parler peut enfin consister à créer des formes. C’est la fonction esthétique (créer un univers poétique). La forme du message est alors plus importante que le contenu du message. « Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville » n’est pas équivalent à « je suis très triste ». Le poème n’informe pas sur les états d’âme du poète, mais crée un univers poétique indépendant du sens propre. C’est particulièrement évident dans le cas des poèmes de Mallarmé du fait que leur interprétation littérale est impossible.

C. Mais toute parole n’a-t-elle pas un sens malgré tout ?

a- La parole insignifiante peut avoir plus de portée qu’on ne pense.
  • Le sens ne dépend pas seulement du locuteur mais aussi du récepteur.
  • Le langage comme système de signes est un système d’oppositions qui confère à ses éléments un sens par le simple jeu des relations et des différences entre ces éléments. Le meilleur exemple en est le S+7 inventé par Queneau. Si dans un texte on remplace tous les substantifs par le septième substantif qui le suit dans un dictionnaire, le texte obtenu n’a pas de sens, il est absurde. Et pourtant, il n’est pas totalement privé de signification. Les associations arbitraires créées par le jeu des substitutions évoquent chez l’auditeur des sens insoupçonnés qui charment, font sourire ou inquiètent.
b- La parole, délirante ou non, peut avoir un sens inconscient
Cf. les thèses de Freud
c- Même quand on communique pour d’autres buts que simplement dire quelque chose, on dit toujours quelque chose.
C’est parce que les paroles prononcées ont un sens qu’elles permettent d’accomplir les autres fonctions en particulier conative et performative. Même dans la fonction purement phatique le mot de code « allô ? » teste le canal tout en voulant dire «m’entendez-vous ? ».

Conclusion

S’il est possible de vouloir ne rien dire, il est impossible de ne rien dire du tout à partir du moment où l’on prend la parole. Toute parole échappée laisse échapper du sens. On ne peut ne rien dire qu’en se taisant. Mais même se taire peut vouloir dire quelque chose (ex.: la minute de silence).