Marc Aurèle: ce qui est à connaître

XI.— Aux règles dont j’ai parlé il faut en ajouter une encore : se faire toujours la définition ou la description de l’objet qui tombe sous l’action de la pensée, de façon à bien voir quel il est en soi et dans son essence, quelles parties intégrantes constituent son ensemble ; à pouvoir te dire à toi-même et son vrai nom, et les noms des parties qui le composent et dans lesquelles il doit se résoudre. Rien, en effet, n’est propre à élever les sentiments de l’âme, comme de pouvoir faire l’examen méthodique et rationnel de chacun des objets qui se présentent à nous dans la vie et d’y porter un regard tel, qu’à l’instant même on comprenne à quel ordre de choses chaque objet appartient, et de quelle utilité il y est ; quel rang il tient dans l’univers, et quel par son rapport avec l’homme, avec le citoyen de cette cité suprême dont les autres cités sont comme les maisons. Oui, il me faut savoir ce qu’est, et de quoi est composé, et combien de temps doit durer cet objet qui affecte présentement ma vue ; quelle est la vertu dont j’ai besoin à son endroit, si c’est la douceur, la force d’âme, la vérité, la confiance, la simplicité, la modération, etc. A chaque événement, il faut se dire : ceci vient de Dieu, ceci est un effet de l’enchaînement des choses, de l’ordre que déroule la destinée, de tel ou tel concours de circonstances, de tel ou tel hasard ; ceci est l’oeuvre d’un homme de ma tribu, d’un parent, d’un ami : il ignore, lui, ce qui est conforme à la nature ; mais moi je ne l’ignore pas: c’est pourquoi je le traite, suivant la loi naturelle de la société, avec bienveillance et justice. Je ne mets pas moins de soin, même dans les choses indifférentes, à estimer chaque objet suivant son véritable prix.

Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, livre III, pensée XI, Les Stoïciens, textes choisis par J. Brun, PUF, 1966, p. 154-155.