Souvenirs d’enfance

vendredi 25 février 2011
par  Ana-Maria PAHONTU
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Au bout de quelque temps, maman, croyant que j’étais par là, dans le verger, sort et se met à crier à en perdre le souffle : " Ion, Ion, Ion..." ? Mais pas trace de Ion. Voyant que je ne répondais pas, elle pose tout par terre et va me chercher à l’étang, là où elle savait que je me rendais. Et voilà qu’elle m’aperçoit, étendu nu sur le sable... puis subitement debout, tenant à chaque oreille un palet aux veines argentées, chauffé par le soleil, je sautais tantotsur un pied, tantot sur l’autre et je penchais la tete tour à tour à droite et à gauche, en récitant : Caillou noir, caillou doré Sors l’eau de mes oreilles J’te donnerai des pièces vieilles Je brosserai tes atours, Je te jouerai du tambour ! Après ça, je jetais les pierres l’une après l’autre dans le trou d’eau où je me baignais, une pour le bon Dieu, l’autre pour le diable. Ensuite j’en lançais quelques autres pour enfermer le diableau fond de l’eau, avec des bulles à la bouche ; et puis hop ! je plongeais, moi aussi, dans l’eau pour attraper le diable par la patte, car c’est comme ça qu’on fait en se baignant depuis Adam et Eve. Après je plongeais trois fois de suite, pour le Père, le Fils et le Saint Esprit, et une quatrième fois pour amen. Enfin je me traînais tout doucement sur le flanc jusqu’au ras du bord, et là, étendu de tout mon long, je guignais surnoisement l’eau se jouant sur les belles jambes de plusieurs filles qui blanchissaient de la toile un peu au-dessus de moi. C’était joli, on ne peut rien imaginer de plus joli, je crois ! Tout cela, sous les yeux de ma pauvre maman qui regardait, stupéfaite, les bras croisés, comme quelqu’un de très faché, derrière une butte de gravier, pas loin de moi. Seulement, moi, je ne la voyais pas, j’étais trop occupé... En tout, il pouvait bien y avoir une demi-heure qu’elle était plantée là, et trois ou quatre heures que j’avais quitté la maison. L’heure du déjeuner aurait du sonner à l’horloge de mon estomac, comme on dit, car il était plus de midi. Mais moi, dans l’état où je me trouvais, inondé de bonheur, je ne me sentais plus sur terre ! Enfin maman tout obstinée qu’elle fut, finit par perdre patience. Elle s’approche à pas de loup derrière moi, sur la pointe des pieds, pendant que je regardais les filles, comme je vous expliquais ; elle prend bien gentiment tous mes vetements sur le bord, et me laisse tout nu dans l’eau en me disant d’un ton amer : -Tu rentreras bien à la maison, quand la faim te talonnera ; et nous causerons alors. Et elle s’en alla.

Traduction faite par Yves Augé et Elena Vianu Ion Creangă, Oeuvres, Ed.de Méridiane, Bucharest, 1963


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